10.12.2007

Basses manoeuvres des Ogres - 10

     En octobre 1938, au lendemain de la trahison de Munich, Staline écrivait à propos du décalage entre les menaces permanentes proférées par Hitler et l'attitude constamment conciliante de la France et, plus encore, de l'Angleterre : "La deuxième guerre impérialiste a pour l'instant ceci de particulier qu'elle est conduite et déployée par des puissances agressives, tandis que les autres puissances, les puissances "démocratiques", contre lesquelles elle est bel et bien dirigée, font mine de croire que cette guerre ne les concerne pas, s'en lavent les mains, reculent, exaltent leur amour de la paix, invectivent les agresseurs fascistes et... livrent tout doucement leurs positions aux agresseurs, non sans prétendre se préparer à la riposte."

    Pendant ce temps, le journal allemand, Hamburger Fremdenblatt, faisait pour sa part la constatation suivante : "L'Allemagne est parvenue à éliminer la Russie soviétique du concert des grandes puissances. Tel est l'aspect historique de Munich." Ce que vient pimenter le propos tenu en 1945 devant le tribunal de Nuremberg par le maréchal Keitel : "Le but de Munich était de mettre la Russie hors d'Europe."

     Après Munich, et de mois en mois, l'U.R.S.S. constate qu'en aucun cas ni l'Angleterre ni même la France, pourtant peu à peu prises à la gorge par Hitler, ne se montrent décidées à redonner aux Soviétiques la place perdue dans ledit "concert des grandes puissances". Aussi, le 10 mars 1939, Staline exprime-t-il publiquement son désarroi et son incrédulité : "Nous assistons à un repartage délibéré du monde et des zones d'influence aux dépens des intérêts des Etats non agresseurs, sans aucune tentative de leur part et même avec une certaine complaisance. Cela est incroyable, mais c'est un fait. Comment expliquer ce caractère unilatéral et étrange de la nouvelle guerre impérialiste?"

     Alors que la tension internationale ne cesse de s'amplifier, le général Palasse, attaché militaire en U.R.S.S., transmettait le 13 juillet 1939 cette note à un Gouvernement français qui, complètement soumis à l'influence britannique, ne se pressait toujours pas de faire aboutir les discussions sur l'assistance mutuelle anglo-franco-soviétique : "Je me permettrai d'ajouter enfin que je considère toujours possible, si nous n'arrivions pas à traiter rapidement, de voir l'U.R.S.S. s'isoler d'abord dans une neutralité d'expectative, pour arriver ensuite à une entente avec l'Allemagne sur la base d'un partage de la Pologne et des pays Baltes."

      Ensuite vient l'"énorme" surprise de l'annonce du pacte germano-soviétique (23 août 1939), et la riposte de Daladier qui soudainement s'active... au détriment des principaux adversaires, en France, d'Hitler avant-pendant-et-après la signature des accords de Munich : les communistes. Il fait d'abord interdire l'Humanité et Ce Soir (dirigé par Louis Aragon), puis dissout le Parti communiste dont le décret rappelle qu'il est la Section Française de l'Internationale Communiste...

      Conséquemment, comment Hitler pourrait-il ne pas saluer la si manifeste bonne volonté française, lui qui, au-delà des accords Ribbentrop-Molotov, est toujours à la tête d'un pacte anti-Komintern qui réunit l'Allemagne, la Hongrie, le Japon, l'Italie de Mussolini et l'Espagne de Franco... Dans ce pacte "colossal" dont l'unique cible était l'U.R.S.S., n'y aurait-il vraiment plus la moindre place - oh, rien qu'un strapontin! - pour la France de Daladier dont on aurait dû voir à quel point elle avait su mener l'assaut contre son chancre, le Front Populaire?...

      Eh bien non : Hitler en avait dès longtemps décidé autrement (c'est écrit dans Mein Kampf)... Il n'y aurait de place pour la France que dans la pire humiliation. Mais d'ailleurs elle s'y précipitait d'elle-même, et ses "élites" au premier rang!...

      Le pire n'était plus très loin...

09.12.2007

Basses manoeuvres des Ogres - 9

     La politique, voulue et mise en oeuvre par Pierre Cot, d'alliance indirecte entre la France et l'U.R.S.S.... de Staline, à partir d'une assistance commune apportée à la Tchécoslovaquie contre l'Allemagne de Hitler, a été, comme on sait, brisée par les accords de Munich de septembre 1938. Aujourd'hui, le seul terme d'"accords de Munich" suffit d'ailleurs à qualifier tout ce qui peut s'assimiler à une trahison majeure, et principalement à la trahison de ce que l'on pourrait appeler les "intérêts fondamentaux de l'humanité".

     C'est avouer, implicitement, qu'à cette époque l'U.R.S.S.... de Staline était du bon côté, et que c'est cette U.R.S.S.-de-Staline-du-bon-côté qui a été criminellement trahie par la France de Daladier et Cie... Certes, mais il faut encore souligner que cette trahison s'inscrivait dans un véritable renversement d'alliance, renversement d'alliance qui a ouvert la voie aux victoires écrasantes des troupes hitlériennes entre 1939 et 1943, c'est-à-dire jusqu'à la bataille de... Stalingrad.

     Renversement d'alliance?... Oui, et redoublé.

  1.      À l'intérieur, les communistes, seul parti à s'opposer à la ratification des accords de Munich, sont peu à peu transformés en pestiférés, ce qui brise le Front Populaire dont ils constituaient le socle. Mais, au-delà du Parti communiste, c'est aussi et peut-être surtout la C.G.T. qui est visée : elle regroupe bien plus de militants et de militantes que le Parti; elle est directement présente dans les plus grandes entreprises; il faut donc lui briser l'échine au plus vite. C'est ce qui sera fait au soir du 30 novembre 1938 : à la grève générale lancée en particulier pour la défense de la loi des 40 heures votée dès les débuts du Front Populaire, le gouvernement de Daladier et le patronat opposent la réquisition des travailleurs des services publics et 800 000 licenciements temporaires ou définitifs dans l'industrie privée.
  2.      À l'extérieur, après Munich (30 septembre 1938), il y a la nuit de Cristal (10 novembre 1938), à l'occasion de laquelle les nazis s'en prennent, de façon très spectaculaire et mondialement visible, aux Juifs résidant en Allemagne, tandis que le 6 décembre, Ribbentrop, qui a exigé l'absence des ministres juifs français, dont Jean Zay, à la table du repas de réception, vient à Paris signer, avec le président du Conseil Daladier, le honteux pacte d'amitié franco-allemand, aujourd'hui soigneusement passé sous silence. 

     Conséquence remarquable de tout ceci, c'est-à-dire du bannissement intérieur des communistes et des cégétistes, et du ralliement de la France officielle à l'Allemagne de Hitler : le 17 décembre 1938, 430 journaux français demandent la dissolution du Parti communiste...

     Or, il faudrait attendre encore huit mois avant que ne survienne le dit pacte germano-soviétique dont il est convenu aujourd'hui de faire le modèle de la trahison en politique étrangère : de qui se moque-t-on? De qui?... Et de quoi?... De notre ignorance surtout, d'une ignorance d'autant plus inquiétante pour les dominants qu'elle est plus vaste... Quelles seraient, en effet, les conséquences politiques d'une levée, même légère, d'un voile qui entrave jusqu'aux moindres de nos enthousiasmes citoyens?... 

     (À suivre...)