27.02.2009
35 - John Law et sa recette miraculeuse...
En ce début de XVIIIème siècle, un Ecossais, aventurier autant que financier ou économiste, John Law (1671-1729), fils de l'un des plus riches orfèvres d'Edimbourg, s'installe à Londres, à l'âge de 21 ans. Deux ans plus tard, il se retrouve en prison après avoir tué un homme dans un duel, s'évade ou "est évadé" de la geôle, débarque sur le continent, séjourne en Hollande et arrive en France. Le voici proposant ses services, d'abord en 1707, à Desmarets, contrôleur général des Finances de Louis XIV, puis en 1715, juste avant la mort du roi, grâce au duc d'Orléans. A la mort de Louis XIV, une intrigue bien menée permet au duc de devenir régent. Philippe d'Orléans, libertin jusqu'à faire partie des "Roués" c'est-à-dire d'un groupe de débauchés, dépense, en fêtes et orgies, des sommes d'argent considérables.
Le projet de Law tombe à pic : l'Ecossais va être à l'origine d'une grande manoeuvre financière - la première du genre en France - qui laissera des traces dans les esprits du temps et des générations suivantes. Obtenant l'aval du régent et de l'entourage de celui-ci, il fonde la banque générale, à Paris, le 2 mai 1716. D'abord privée, puis d'Etat, elle émet du papier-monnaie et met donc en circulation les premiers billets de banque. Enfin, de grandes sociétés par actions sont créées telle la Compagnie d'Occident et la Compagnie des Indes. La banque doit suppléer à la pénurie du métal : il est question d'appeler à elle le métal et de donner en échange du papier-monnaie, afin de relancer l'économie et de permettre à l'Etat d'éponger ses dettes. Des actions sont émises et, pour attirer les actionnaires, une campagne de propagande est orchestrée : les terres coloniales de la Louisiane et du Mississipi sont présentées comme regorgeant d'or et de matières précieuses. Le 19 juin 1717, l'objectif paraît atteint puisque le duc de Noailles donne un bilan satisfaisant de la situation financière du royaume : le déficit de l'Etat, qui était de quelque 77 millions de livres en septembre 1715, est ramené à 8 millions.
Or, la multiplication de la monnaie fiduciaire qui dépasse les 100 millions de livres, en avril 1718, "dope" l'économie française en stimulant la spéculation et le développement des entreprises, et conduit à l'inflation. Début janvier 1720, John Law est nommé contrôleur des Finances, puis surintendant. En mars, l'Etat continue à mener une politique d'inflation, alors que les actions ne donnent plus qu'un médiocre dividende, avant que leur cours ne chute. En mai, 2,5 milliards de livres sont en circulation tandis que le numéraire reste rare. Le 21 du mois, c'est la banqueroute : des actionnaires viennent à la banque rechercher leurs espèces sonnantes et trébuchantes en échange de leurs billets mais l'Etat ne peut plus assurer la conversion des billets en métal. Voici ce qu'écrit Yann Fauchois pour la date du 28 mai 1720 : "Law démissionne du contrôle général des Finances; il est déchargé de toute fonction et ses attributions sont partagées. L'or et l'argent sont de nouveau autorisés à circuler librement. Les conseillers d'Etat Félix Le Peletier de La Houssaye, Charles Trudaine et Louis Fagon, chargés de dresser le bilan de la Compagnie des Indes et de la Banque royale, commencent à vérifier la comptabilité de la Banque de Law dès le 29 mai. On découvrira que Law a émis plus de billets qu'il ne le devait et le déclarait, mais aussi que le Régent a couvert l'opération. Les investigations seront mises en veilleuse."
Au cours de ces années, les actionnaires, qui ont le plus perdu dans l'affaire, sont ceux qui avaient engagé leurs modestes économies dans l'espoir de faire fortune et qui ne disposaient pas des informations nécessaires au moment m pour les récupérer sous la forme métallique avant le naufrage. Quant aux grands actionnaires, si de très rares ont pu se ruiner, beaucoup n'ont perdu dans cette aventure qu'une petite partie de leur capital ou que le superflu (fruits, l'une et l'autre, de l'extorsion de la plus-value sur le travail et donc de l'exploitation du travail d'autrui). Certains proches du Régent ont été parmi les premiers à sauver leur fortune : le prince de Conti et le duc de Bourbon étaient sortis de la banque depuis longtemps, avec des voitures pleines de métal, quand les petites gens s'y précipitèrent pour récupérer leurs économies - trop tard! - puisque le vent avait tourné... Le cours des actions dégringolait à une allure vertigineuse, une file d'attente devant les guichets s'allongeait, la panique s'emparait des épargnants... La banque suspendit ses remboursements avant de fermer définitivement ses portes au nez et à la barbe de nombreux(ses) actionnaires. Quant à l'Etat, il avait considérablement réduit sa dette.
Et Jean-Martin Wendel aussi. L'année 1720 est bénie par le maître de forges : grâce à la banqueroute de Law, voici l'ancêtre d'Ernest-Antoine Seillière, débarrassé de ses dettes plus tôt que prévu... Ce qui lui permet d'acquérir d'autres fermes, d'autres terres, d'autres bois. Par aillleurs, le château d'Hayange ayant besoin d'un rajeunissement, il peut le restaurer : le château, c'est-à-dire une grande bâtisse de trois étages à six fenêtres, avec dépendances à arcades et grand parc le long de la Fensch, petite rivière de campagne.
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19.01.2009
33 - Jean-Martin Wendel, l'Ogre parvenu
Voici Jean-Martin Wendel signant l'acte daté du 8 mai 1704 qui fait de lui le nouveau propriétaire des forges de la Rodolphe et qui lui donne le titre de seigneur d'Hayange, près de Thionville, ainsi que les privilèges, contre paiement, de moyenne et de basse justice. Mais avoir la main sur la justice peut être utile, notamment dans les procès intentés par les héritiers des anciens propriétaires qui s'estiment floués. Pour acquérir tous ces biens, forges, terres et bois, Jean-Martin Wendel a dû emprunter l'argent à des banquiers. Le voici contraint à répondre à ses engagements et à rembourser ses dettes, contractées sur vingt ans, et donc à réussir sous peine de retomber dans la roture. En effet, si les forges lui permettent d'appartenir à la noblesse, il ne s'agit là que d'une noblesse passagère et non héréditaire; ses fils devront forger, à leur tour, s'ils veulent conserver les mêmes prérogatives.
Pierre Fritsch donne la description suivante du nouveau maître de forges tout heureux d'avoir mis le pied dans la petite noblesse, petite...: "Mais noblesse tout de même avec, à Hayange, une existence ressemblant à celle d'un petit gentilhomme : habiter au château, chasser, rendre la justice, porter l'épée, se faire saluer par ceux du village comme ceux de la forge, s'asseoir à l'église dans le banc seigneurial, puis, quand les enfants auront grandi, s'allier par mariage aux familles qui comptent dans la vallée." Pour que Jean-Martin réalise son rêve, il n'est donc pas difficile d'imaginer ce que vont être les conditions de travail des ouvriers embauchés dans l'entreprise sidérurgique Wendel.
Par ailleurs, Jean-Martin a toujours les dents longues... Or, voici que le propriétaire de la forge de la Marolle, Benoît de Malzy, rencontre de sérieuses difficultés : la Marolle est, avec la Rodolphe, la forge la plus importante d'Hayange, mais l'âpre concurrence des forges de Wendel n'est sans doute pas pour peu dans les problèmes de trésorerie qui mettent Benoît de Malzy dans l'incapacité, depuis cinq ans, c'est-à-dire depuis 1704, de payer la rente au seigneur. Cinq années... le temps, sans doute, pour Jean-Martin, de voir arriver la "bonne affaire".
En effet, le 24 décembre 1709, à la veille de Noël donc, le seigneur et maître d'Hayange réclame ses rentes, par voix de sergent, à la sortie de la messe. Benoît de Malzy ne pouvant payer, Jean-Martin Wendel, en vertu du droit féodal, fait saisir la propriété. Enfin, le 3 septembre 1715, après six années de procès, lors duquel il plaide et paye, il voit sa prise confirmée. L'acharnement qu'il met à acquérir terres, bois, etc. lui pose des problèmes de voisinage. Qu'importe, il plaide. Étant juge et partie, il gagne... Redisons ici que le patron du Medef devenu patron de l'Unice, Ernest-Antoine Seillière, est le fils de Jean Seillière et de Renée de Wendel, descendante, en ligne directe, de Jean-Martin...
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