05.05.2008
Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 28
Par-delà le sang qu'il a fait couler en Indochine parce qu'elle avait le tort de faire trop de place au communiste Hô Chi Minh, et par-delà la détestation qu'il éprouvait pour les militantes et militants communistes de la métropole, il apparaît que de Gaulle visait le peuple français tout simplement.
André Malraux (1901-1976)
C'est ce que traduit ce premier propos tenu à Colombey en présence d'André Malraux, le 7 mars 1946 - quarante-cinq jours après son départ du gouvernement : "Que le ministre, que l'homme de parti, que le fonctionnaire, que la ménagère, que l'ouvrier ou que le patron se soient dit : "Ce sera dur. Il faudra subir. Poussons donc tous ensemble à la roue." Et la France était sauvée. On ne lutte pas contre tout un peuple, contre un peuple qui exigeait, dès la libération de Paris, la liberté de 1939... Quand Napoléon Ier a fait le 18 Brumaire, c'est que la France entière poussait derrière. Napoléon a fait le 18 Brumaire parce que la France l'exigeait. Quand Napoléon III a mis les partis à la porte, le courant national était dans son sens. Moi, j'ai eu affaire à une opinion qui poussait en sens inverse, qui s'effondrait sous moi." Parce qu'elle se battait pour reconquérir sa liberté...Toujours aussi agacé, le 1er juin 1946, de Gaulle tient des propos tout à fait comparables devant Claude Mauriac : "Que veut le peuple? Il veut un peu tout mais, essentiellement, il tient à deux choses : être gouverné et ne pas être chicané en ce qui concerne sa liberté. Etre gouverné?... Même quand tout n'allait pas parfaitement bien, le peuple me gardait sa confiance parce qu'il sentait obscurément que j'étais capable de le gouverner. Sa liberté?... Il s'en montrait fort jaloux, défendant son parti, son clan, son syndicat : c'est à ce titre qu'ils ont élu exactement les hommes politiques qu'il fallait choisir pour m'empêcher de gouverner... Voilà le cercle vicieux! Comment pouvait-on en sortir?"
Or, en matière d'aveu, rien jamais ne vaudra le délicieux dialogue survenu, en présence de Claude Guy, à la mi-décembre 1946, toujours à Colombey : "La voix de madame de Gaulle sort de l'ombre, timidement : - A Londres, je me rappelle que vous m'avez dit un jour : "En rentrant en France, je les mettrai tous à la gamelle!" Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? - Le Général : Parce qu'ils ne l'auraient pas accepté. - Madame de Gaulle : Demain, ils ne l'accepteront pas plus! - Le Général : Pardon! Nous allons traverser une période terrible; après, seulement après, cela deviendra possible!
Et il ajoute, après un instant de silence, tristement : "Eh oui, bien sûr! La prochaine fois, il faudra employer pendant longtemps, je le crains, des méthodes d'un caractère beaucoup plus autoritaire...
Il dit encore : "Il faudra d'abord passer par une période de vaches maigres et, disons-le, de désespoir."
Mais la Résistance et sa lutte pour la liberté, mon général, n'était-ce donc rien? Pour recueillir sans broncher la réponse que de Gaulle fait à cette question le 14 mars 1948, il fallait être rien moins que l'amiral d'Argenlieu : "J'avais toujours pensé que la médaille de la Résistance serait l'objet de tout un trafic et je ne me suis pas trompé, puisque, si, au moment de mon départ, il n'y avait pas vingt mille médaillés de la Résistance, il y en a actuellement plus de soixante mille." Et puis : "Et puis, je peux bien vous le dire : ce qui importait, c'était de maintenir les compagnons de la Libération au pinacle, en n'étant pas trop sévère en ce qui concerne l'attribution de la médaille de la Résistance, qui, dans mon esprit, devait servir de dépotoir."
Propos qu'il faut rapprocher de ceux entendus par le même amiral seize mois plus tôt, le 17 décembre 1946, à Colombey toujours, et relevés avec le plus grand soin par Claude Guy : "Quant au régime que je souhaiterais pour la France... Ce régime serait à peu près celui-ci : il faudrait d'abord organiser un système dans lequel des hommes doués, des hommes disposant d'une réelle autorité, se consacreraient exclusivement aux affaires publiques. Et puis, à côté de ce premier système et en coexistence avec lui, un système à l'intérieur duquel les Français pourraient se livrer tout leur saoul à ce démon d'infamie qui les agite : alors là, ils pourraient s'en donner à coeur joie. Ils pourraient librement... pisser du vinaigre... baver... déverser leur bile... Seulement entendons-nous bien : sans que cela empêche aucunement les affaires publiques d'être gérées dans l'intérêt national!... D'une part, donc : les pouvoirs publics, la discipline, le prestige et la grandeur. De l'autre, et se donnant libre cours : l'invective, l'exclusive, la jactance, la calomnie, et même, si cela est nécessaire, l'infamie."
"Il observe alors que le régime le plus prolongé que les Français aient pu supporter s'appelait la monarchie : "Pourquoi? Parce qu'en dehors des Conseils du roi, où l'on travaillait, les passions politiques, qui étaient professées par un moins grand nombre de gens, avaient suffisamment d'espace pour se donner libre cours : il y avait la cour, il y avait les parlements, il y avait les salons..."
Et la Vème République, qu'est-ce donc?...
18:01 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : de gaulle, yvonne de gaulle, les français, la résistance



