07.06.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 29

    Charles de Gaulle (1890-1970).jpg  

Dans quelles conditions le général de Gaulle a-t-il quitté le pouvoir en 1946? Quelle était la situation de la France? Ce qu'il en dit lui-même dans la lettre de démission, qu'il adresse le 21 janvier 1946 au président de l'Assemblée Nationale Constituante, ne semble pouvoir laisser place à aucun doute : "La France, après d'immenses épreuves, n'est plus en situation d'alarme. Certes, maintes souffrances pèsent encore sur le peuple français et de graves problèmes demeurent. Mais la vie même des Français est pour l'essentiel assurée, l'activité économique se relève, nos territoires sont entre nos mains, nous avons repris pied en Indochine, la paix publique n'est pas troublée."

       Qui pourrait croire qu'il ne s'agissait là que du calme avant la tempête? D'une tempête imminente dont de Gaulle avait reçu la confirmation deux jours plus tôt, dans la lettre que Michel Debré lui avait adressée le 19 janvier 1946, et où nous pouvons lire ceci :

       "Dans le courant de l'année 1946 et sans doute dès les premiers mois, nous subirons, non pas une crise, mais plusieurs crises.

       Une crise de ravitaillement : celle-ci est déjà commencée mais il ne semble pas que l'on puisse trouver autre chose que des solutions provisoires et partielles. La menace existera durant l'année.

       Une crise financière : le processus de l'inflation paraît largement commencé. Le Trésor a et aura des difficultés à trouver des souscripteurs et l'Etat connaîtra une situation difficile pour ne pas dire plus.

       Une crise administrative : il n'y a pas eu, dans le courant de l'année, d'amélioration sensible du fonctionnement des administrations centrales et l'orientation qui paraît prise en ce qui concerne l'organisation régionale et départementale amènera plutôt un désordre qu'une amélioration.

       Une crise économique : celle-ci sera sans doute à la fois moins visible et plus profonde. Elle vient, à mon sens, du fait que ni l'agriculture ni l'industrie ne sont en mesure de profiter de la reprise du commerce international.

       Une crise sociale : on peut tout craindre d'une nouvelle hausse des salaires et des prix - et cette hausse n'est pas impossible."

       Prenons l'exemple de la crise financière, et soulignons cette formule très significative : "Le processus de l'inflation paraît largement commencé." Sans entrer dans le détail des responsabilités personnelles prises par Charles de Gaulle lors de la mise en oeuvre, à la Libération, d'un franc mort-né qui plomberait la vie économique de notre pays tout au long de la IVème République, revenons, avec Claude Guy, dans l'intimité du couple de Gaulle, le 24 novembre 1946. Charles est occupé à faire ouvrir de grands yeux horrifiés à une Yvonne qu'on verrait, un mois plus tard, s'inquiéter de ce qu'il n'ait pas osé "mettre les Français à la gamelle" dès son retour sur le sol national. La voilà, la "gamelle" : "J'ai vu l'inflation en Pologne : c'était horrible. Chaque visage était hanté. Levées à quatre heures du matin, les ménagères faisaient la queue pour le pain, espérant acheter avant la hausse; car le prix du pain, vers la fin, changeait trois fois par jour. Le désespoir était partout. On ne pensait plus qu'à cela. Au début, la production se poursuivit, puis les agriculteurs et les industriels, lassés de ne plus trouver, en échange de leurs produits, que du papier ou de mauvais godillots, renoncèrent à produire. "A quoi bon?" pensaient-ils... Nous en arriverons bientôt là. Vous savez que notre cheptel, au lendemain de la Libération, se trouvait réduit à fort peu de chose. Oh! certes, les réquisitions, les bombes, etc., y étaient pour une bonne part. Mais il y avait aussi, j'en suis sûr, beaucoup de calculs de la part des éleveurs. Que les producteurs réduisent leur production, ce n'est pas là ce qui est tragique : s'ils la réduisent, c'est qu'ils le veulent bien! Non, la tragédie d'une inflation est pour ceux qui ne peuvent rien offrir d'autre que la prestation de leurs services. En Pologne, c'était, parmi ceux-ci, la misère noire. Nous en serons bientôt là", affirme-t-il sans émotion apparente.

       "Ceux-ci"? Mais, bien sûr, comme l'indiquent les précisions qu'ajoute de Gaulle, il s'agit des personnes qui n'ont à offrir que leur force de travail... des communistes en puissance, n'est-ce pas? Quoi qu'il en soit, c'est bien aux travailleuses et travailleurs qu'est destinée la gamelle, vidée par l'inflation, que l'homme du 18 juin a gentiment mitonnée dès que la monnaie française est passée à portée de sa main d'Ogre...