13.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 19

     La bourgeoisie française n'avait pas attendu le Code civil de 1804 pour donner plus que des "lettres de noblesse" à la propriété. Si la prise de la Bastille, réalisée le 14 juillet 1789, avait signé une très nette remise en cause de la monarchie de droit divin, à peine une quarantaine de jours plus tard, le 26 août 1789, La déclaration des droits de l'homme et du citoyen indiquait on ne peut plus nettement le dieu et maître de la nouvelle société en proclamant, dans son article 17, le caractère "inviolable et sacré" du droit de propriété. Ni l'homme ni le citoyen de la "Déclaration" n'atteignaient à cette éminence, à cette dignité, qu'on pourrait croire "basiques" dans une démocratie, de disposer d'une vie, d'avance, inviolable et sacrée...

     Un siècle plus tôt, tout juste en 1689, et au lendemain de l'Illustre Révolution (1688) qui avait vu la chute de Jacques II, l'Anglais John Locke - grand initiateur des Lumières et pourfendeur de la monarchie de droit divin - signalait parfaitement où passait désormais la ligne de démarcation entre la propriété et ce qui n'en est pas, fût-ce la vie humaine : "Nous voyons qu'un sergent qui peut donner à un soldat l'ordre de marcher sur la gueule d'un canon ou de se tenir sur une brèche où il est presque assuré d'être tué ne peut cependant pas ordonner à ce soldat de lui donner un penny de son argent; de même le général qui peut le condamner à mort pour avoir déserté son poste ou pour n'avoir pas obéi aux ordres les plus désespérés ne peut, malgré tout son pouvoir absolu de vie et de mort, disposer du moindre liard sur ce que possède ce soldat ni se saisir de la moindre parcelle de ses biens."

     Alors, à combien de vies humaines évaluer à l'avance la reprise de cette grande parcelle de propriété que constituait l'Alsace-Lorraine? Peut-être cela pouvait-il se réaliser sans trop compter : le jeune paysan parcellaire appartenait généralement à une famille assez nombreuse, rassemblée sur une terre morcelée qu'il faudrait morceler encore, à moins qu'il ne faille, à certains fils, rejoindre les classes dangereuses rassemblées autour des industries, tandis que certaines de leurs soeurs se feraient domestiques chez tel ou tel bourgeois, ou tel ou tel hobereau... Comme l'avait constaté Napoléon Ier en son temps : la chair à canon, ce n'était sans doute pas ce qui manquait le plus...

Charles de Gaulle 3 (1890-1970).jpg

     Et voici, dans le contexte de 1914, ce qu'écrit à sa mère le 27 décembre un officier de vingt-quatre ans, le lieutenant Charles de Gaulle : "Cela m'a pourtant fait quelque peine de quitter ma 7ème compagnie. Je ne l'avais commandée que dans les tranchées mais elle m'y avait pleinement satisfait. En deux mois déjà, elle avait perdu sous mes ordres 27 tués et blessés, ce qui n'avait rien d'excessif." Curieuse façon de placer sa peine et sa satisfaction... Deux mois plus tard, le 20 février 1915, il est capitaine. L'Ogre en herbe, usant de sa meilleure plume, s'adresse aux commandants de compagnie du 33ème régiment d'infanterie : "C'est le grand effort de libération du territoire français que le 1er corps a l'honneur de commencer. Les pertes importent peu si le résultat est acquis."

     Cela, c'est pour le temps de guerre, et face à l'armée ennemie. En temps de paix, et face à la population civile, la grosse difficulté reste entière. Car les Papon, ça ne se rencontre pas à tous les coins de rue... Et sans les Papon, l'Ogre fait bien piètre figure. Nous le retrouvons donnant en octobre 1967 un avis autorisé sur son Premier ministre, Georges Pompidou, à Jacques Foccard (dont il faut, de toute nécessité, édulcorer le vocabulaire qu'il rapporte) : "Il n'exécute pas ma politique, il traficote tout le temps, il négocie, il arrange les choses. Or il n'est pas là pour arranger les choses ; il est là pour exécuter ou faire une politique. Mais, voyez-vous, lui, il n'a pas de c..., et ça, on n'y peut rien! Il aime négocier."

     Voici maintenant le tour du ministre de l'Intérieur : "Et puis, bien entendu, Fouchet n'a pas de c..., et cela vous le savez bien, vous Foccard, vous me l'avez dit vous-même. - Non, mon Général! - Mais si, vous savez bien que c'est un incapable, qu'il n'a pas de coffre; alors, tout de suite, il s'est demandé comment il allait faire pour éviter d'avoir des ennuis. Le malheureux Joxe, c'est la même chose."

     Pourtant, en voici un, Alexandre Sanguinetti, grand invalide de guerre (de Gaulle à Foccard, 4 avril 1968) : "C'est un type solide. Il a des c..., c'est quelqu'un!" Et puis vient la bourrasque de mai 68. Le Général est au plus bas relativement à ce qui pourrait se situer au-dessous de la ceinture dans l'ensemble des membres du Gouvernement (la parenthèse est de Foccard soi-même) : "Ce n'est pas de ma faute si mes ministres n'ont rien dans le ventre, si mes ministres n'ont pas de c... (expression qu'il a employée assez souvent à ce moment-là), s'ils n'ont pas de courage."

     Est-ce à rire ou à pleurer?...

     La question est plutôt : de Gaulle, combien de morts?... Evidemment, beaucoup plus qu'on n'ose le penser avant d'y avoir regardé de plus près.

 

27.11.2007

Un petit Poucet nommé Jean Moulin - 4

     À la page 445 du tome des "Contes à dormir debout" qui donne le texte fondateur du Conseil National de la Résistance, on rencontre cette curieuse phrase "trouée" : "Afin que le Conseil de la résistance ait le prestige et l'efficacité nécessaires, ses membres devront avoir été investis de la confiance des groupements qu'ils représentent et pouvoir statuer ... sur l'heure au nom de leurs mandants."
     La "correction" perpétrée par l'Ogre est intervenue quelques années après la disparition du petit Poucet. Elle a donc été mûrement réfléchie, méditée, voire ruminée. Etait-ce une façon détournée d'authentifier rétrospectivement ce qui s'était produit le 21 juin 1943 à Caluire? Une façon d'ajouter, à la trahison qui donna la mort à Jean Moulin, la forfaiture qui prétendait réduire à trois points de suspension l'essentiel de ce que celui-ci a déposé dans le patrimoine politique des enfants de France d'après la seconde guerre mondiale?...
     S'agissait-il, plus prosaïquement, de se remettre, après coup, d'une discussion où le petit Poucet avait réussi à imposer "souverainement" à un Ogre qui ne pouvait ignorer qu'à laisser faire, du futur C.N.R., l'organe souverain du temps de la Libération, il ne lui resterait plus à lui, le Général, qu'un rôle second, ou même tout à fait secondaire?...
     Quoi qu'il en soit, la discussion a certainement été assez rude, et l'âpreté s'en laisse deviner à lire l'Ogre qui s'étonne de voir son interlocuteur "devenu impressionnant de conviction et d'autorité". (page 91 du même ouvrage) C'est l'endroit de rappeler que, dans la note rédigée fin 1942 - début 1943, Jean Moulin avait écrit à propos de la future autorité souveraine : "Il ne saurait y avoir de place dans ledit Conseil ni pour les ouvriers de la dernière heure ni pour ceux qui hésiteraient devant les solutions révolutionnaires qui s'imposent."
     À quoi s'ajoute le ton dont, rentré en France, il usera dans son message adressé à de Gaulle le 7 mai 1943 (20 jours avant la première réunion du C.N.R. - souverain en gestation - dont il sera le président). En vrac : "Si j'insiste sur l'attitude de l'O.C.M. [Organisation Civile et Militaire], c'est moins pour dénoncer ses méthodes, bien connues ici, que pour noter combien vos services ont agi avec légèreté en essayant de faire de cet organisme l'élément principal de la Résistance en Z.N. [Zone Nord] auquel devaient se subordonner les autres formations"; "Une fois de plus je suis amené à appeler votre attention sur le danger qu'il y a à faire régler par une mission d'un mois ou deux des problèmes complexes demandant une longue habitude du milieu"; "Il est absolument nécessaire d'envoyer des missions en France; mais ces missions ne peuvent être que de deux ordres : missions permanentes pour un travail précis ou missions d'information et de contrôle. Quelle que soit la qualité des gens envoyés, les missions d'organisation qui ne comportent pas la permanence ne peuvent donner de bons résultats."
     Voilà qui est bien ferme pour un petit Poucet. Ne peut-on pas penser que, du point de vue de l'Ogre et depuis un certain temps déjà, une sorte de fatal compte à rebours avait commencé?...

    

26.11.2007

Un petit Poucet nommé Jean Moulin - 3

     C'est par trois fois qu'à l'occasion de la création du futur Conseil National de la Résistance, l'adverbe "souverainement" apparaît sous la plume de Jean Moulin.

     D'abord, dans une note qu'il rédige fin 1942 - début 1943 : "Ses membres ne doivent pas siéger par délégation d'un parti ou d'un groupe et être pourvus de mandats impératifs, les décisions devant être prises souverainement."

     Puis, dans un texte qu'il élabore en février 1943, au moment de se rendre pour la seconde et dernière fois à Londres : "Nous ajoutons que, pour être efficace, le Conseil Politique de la Résistance doit être composé de membres ayant la confiance absolue de leurs mandants et pouvant décider souverainement et sur l'heure."

     Et enfin, dans le texte définitivement fondateur, au bas duquel le petit Poucet obtiendra que vienne se déposer, le 21 février 1943 à Londres, la signature de l'Ogre : "Afin que le Conseil de la Résistance ait le prestige et l'efficacité souhaitables, ses membres devront avoir été investis de la confiance des groupements qu'ils représentent et pouvoir statuer souverainement et sur l'heure au nom de leurs mandants."

     Mais, alors, cet Ogre... qui était-ce? Evidemment pas le général de Gaulle. Cet homme-là était tout ce qu'il y a de plus humain, de plus honnête, de plus vertueux... Qui alors?... Nous l'avons dit plus haut, l'Ogre, c'est celui qui, recevant Jean Moulin à Londres en février 1943, a, dans un premier temps, déposé sa signature déjà légendaire au bas d'un texte où pour la troisième fois - le coq n'aura pas fini de chanter pour la troisième fois que, déjà, tu m'auras trahi - la main ferme de Jean Moulin avait inscrit un mot jailli à la lèvre des révolutionnaires de 1789-1793 : "souverainement"!...

     L'Ogre, c'est celui qui, dans un second temps et quelques années plus tard, publiant le même texte dans ses célèbres "Contes à dormir debout" aura tout bonnement remplacé ce mot, au nom duquel il arrive parfois que l'on meure héroïquement, par... trois points de suspension.

     Rendez-vous à tous et à chacun à la page 445 des "Mémoires de Guerre" d'un dénommé de Gaulle (L'unité 1942-1944, Plon 1956). Cela vaut le détour... et cela remet quelques idées en place, un tout petit peu, façon petit Poucet du Panthéon...