07.06.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 29

    Charles de Gaulle (1890-1970).jpg  

Dans quelles conditions le général de Gaulle a-t-il quitté le pouvoir en 1946? Quelle était la situation de la France? Ce qu'il en dit lui-même dans la lettre de démission, qu'il adresse le 21 janvier 1946 au président de l'Assemblée Nationale Constituante, ne semble pouvoir laisser place à aucun doute : "La France, après d'immenses épreuves, n'est plus en situation d'alarme. Certes, maintes souffrances pèsent encore sur le peuple français et de graves problèmes demeurent. Mais la vie même des Français est pour l'essentiel assurée, l'activité économique se relève, nos territoires sont entre nos mains, nous avons repris pied en Indochine, la paix publique n'est pas troublée."

       Qui pourrait croire qu'il ne s'agissait là que du calme avant la tempête? D'une tempête imminente dont de Gaulle avait reçu la confirmation deux jours plus tôt, dans la lettre que Michel Debré lui avait adressée le 19 janvier 1946, et où nous pouvons lire ceci :

       "Dans le courant de l'année 1946 et sans doute dès les premiers mois, nous subirons, non pas une crise, mais plusieurs crises.

       Une crise de ravitaillement : celle-ci est déjà commencée mais il ne semble pas que l'on puisse trouver autre chose que des solutions provisoires et partielles. La menace existera durant l'année.

       Une crise financière : le processus de l'inflation paraît largement commencé. Le Trésor a et aura des difficultés à trouver des souscripteurs et l'Etat connaîtra une situation difficile pour ne pas dire plus.

       Une crise administrative : il n'y a pas eu, dans le courant de l'année, d'amélioration sensible du fonctionnement des administrations centrales et l'orientation qui paraît prise en ce qui concerne l'organisation régionale et départementale amènera plutôt un désordre qu'une amélioration.

       Une crise économique : celle-ci sera sans doute à la fois moins visible et plus profonde. Elle vient, à mon sens, du fait que ni l'agriculture ni l'industrie ne sont en mesure de profiter de la reprise du commerce international.

       Une crise sociale : on peut tout craindre d'une nouvelle hausse des salaires et des prix - et cette hausse n'est pas impossible."

       Prenons l'exemple de la crise financière, et soulignons cette formule très significative : "Le processus de l'inflation paraît largement commencé." Avant d'entrer dans le détail des responsabilités personnelles prises par Charles de Gaulle lors de la mise en oeuvre, à la Libération, d'un franc mort-né qui plomberait la vie économique de notre pays tout au long de la IVème République, revenons, avec Claude Guy, dans l'intimité du couple de Gaulle, le 24 novembre 1946. Charles est occupé à faire ouvrir de grands yeux horrifiés à une Yvonne qu'on verrait, un mois plus tard, s'inquiéter de ce qu'il n'ait pas osé "mettre les Français à la gamelle" dès son retour sur le sol national. La voilà, la "gamelle" : "J'ai vu l'inflation en Pologne : c'était horrible. Chaque visage était hanté. Levées à quatre heures du matin, les ménagères faisaient la queue pour le pain, espérant acheter avant la hausse; car le prix du pain, vers la fin, changeait trois fois par jour. Le désespoir était partout. On ne pensait plus qu'à cela. Au début, la production se poursuivit, puis les agriculteurs et les industriels, lassés de ne plus trouver, en échange de leurs produits, que du papier ou de mauvais godillots, renoncèrent à produire. "A quoi bon?" pensaient-ils... Nous en arriverons bientôt là. Vous savez que notre cheptel, au lendemain de la Libération, se trouvait réduit à fort peu de chose. Oh! certes, les réquisitions, les bombes, etc., y étaient pour une bonne part. Mais il y avait aussi, j'en suis sûr, beaucoup de calculs de la part des éleveurs. Que les producteurs réduisent leur production, ce n'est pas là ce qui est tragique : s'ils la réduisent, c'est qu'ils le veulent bien! Non, la tragédie d'une inflation est pour ceux qui ne peuvent rien offrir d'autre que la prestation de leurs services. En Pologne, c'était, parmi ceux-ci, la misère noire. Nous en serons bientôt là", affirme-t-il sans émotion apparente.

       "Ceux-ci"? Mais, bien sûr, comme l'indiquent les précisions qu'ajoute de Gaulle, il s'agit des personnes qui n'ont à offrir que leur force de travail... des communistes en puissance, n'est-ce pas? Quoi qu'il en soit, c'est bien aux travailleuses et travailleurs qu'est destinée la gamelle, vidée par l'inflation, que l'homme du 18 juin a gentiment mitonnée dès que la monnaie française est passée à portée de sa main d'Ogre... 

       

05.05.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 28

       Par-delà le sang qu'il a fait couler en Indochine parce qu'elle avait le tort de faire trop de place au communiste Hô Chi Minh, et par-delà la détestation qu'il éprouvait pour les militantes et militants communistes de la métropole, il apparaît que de Gaulle visait le peuple français tout simplement.

André Malraux (1901-1976)

André Malraux (1901-1976).jpg      C'est ce que traduit ce premier propos tenu à Colombey en présence d'André Malraux, le 7 mars 1946 - quarante-cinq jours après son départ du gouvernement : "Que le ministre, que l'homme de parti, que le fonctionnaire, que la ménagère, que l'ouvrier ou que le patron se soient dit : "Ce sera dur. Il faudra subir. Poussons donc tous ensemble à la roue." Et la France était sauvée. On ne lutte pas contre tout un peuple, contre un peuple qui exigeait, dès la libération de Paris, la liberté de 1939... Quand Napoléon Ier a fait le 18 Brumaire, c'est que la France entière poussait derrière. Napoléon a fait le 18 Brumaire parce que la France l'exigeait. Quand Napoléon III a mis les partis à la porte, le courant national était dans son sens. Moi, j'ai eu affaire à une opinion qui poussait en sens inverse, qui s'effondrait sous moi." Parce qu'elle se battait pour reconquérir sa liberté...

       Toujours aussi agacé, le 1er juin 1946, de Gaulle tient des propos tout à fait comparables devant Claude Mauriac : "Que veut le peuple? Il veut un peu tout mais, essentiellement, il tient à deux choses : être gouverné et ne pas être chicané en ce qui concerne sa liberté. Etre gouverné?... Même quand tout n'allait pas parfaitement bien, le peuple me gardait sa confiance parce qu'il sentait obscurément que j'étais capable de le gouverner. Sa liberté?... Il s'en montrait fort jaloux, défendant son parti, son clan, son syndicat : c'est à ce titre qu'ils ont élu exactement les hommes politiques qu'il fallait choisir pour m'empêcher de gouverner... Voilà le cercle vicieux! Comment pouvait-on en sortir?"

       Or, en matière d'aveu, rien jamais ne vaudra le délicieux dialogue survenu, en présence de Claude Guy, à la mi-décembre 1946, toujours à Colombey : "La voix de madame de Gaulle sort de l'ombre, timidement : - A Londres, je me rappelle que vous m'avez dit un jour : "En rentrant en France, je les mettrai tous à la gamelle!" Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? - Le Général : Parce qu'ils ne l'auraient pas accepté. - Madame de Gaulle : Demain, ils ne l'accepteront pas plus! - Le Général : Pardon! Nous allons traverser une période terrible; après, seulement après, cela deviendra possible!

       Et il ajoute, après un instant de silence, tristement : "Eh oui, bien sûr! La prochaine fois, il faudra employer pendant longtemps, je le crains, des méthodes d'un caractère beaucoup plus autoritaire...

       Il dit encore : "Il faudra d'abord passer par une période de vaches maigres et, disons-le, de désespoir."

       Mais la Résistance et sa lutte pour la liberté, mon général, n'était-ce donc rien? Pour recueillir sans broncher la réponse que de Gaulle fait à cette question le 14 mars 1948, il fallait être rien moins que l'amiral d'Argenlieu : "J'avais toujours pensé que la médaille de la Résistance serait l'objet de tout un trafic et je ne me suis pas trompé, puisque, si, au moment de mon départ, il n'y avait pas vingt mille médaillés de la Résistance, il y en a actuellement plus de soixante mille." Et puis : "Et puis, je peux bien vous le dire : ce qui importait, c'était de maintenir les compagnons de la Libération au pinacle, en n'étant pas trop sévère en ce qui concerne l'attribution de la médaille de la Résistance, qui, dans mon esprit, devait servir de dépotoir."

       Propos qu'il faut rapprocher de ceux entendus par le même amiral seize mois plus tôt, le 17 décembre 1946, à Colombey toujours, et relevés avec le plus grand soin par Claude Guy : "Quant au régime que je souhaiterais pour la France... Ce régime serait à peu près celui-ci : il faudrait d'abord organiser un système dans lequel des hommes doués, des hommes disposant d'une réelle autorité, se consacreraient exclusivement aux affaires publiques. Et puis, à côté de ce premier système et en coexistence avec lui, un système à l'intérieur duquel les Français pourraient se livrer tout leur saoul à ce démon d'infamie qui les agite : alors là, ils pourraient s'en donner à coeur joie. Ils pourraient librement... pisser du vinaigre... baver... déverser leur bile... Seulement entendons-nous bien : sans que cela empêche aucunement les affaires publiques d'être gérées dans l'intérêt national!... D'une part, donc : les pouvoirs publics, la discipline, le prestige et la grandeur. De l'autre, et se donnant libre cours : l'invective, l'exclusive, la jactance, la calomnie, et même, si cela est nécessaire, l'infamie."

       "Il observe alors que le régime le plus prolongé que les Français aient pu supporter s'appelait la monarchie : "Pourquoi? Parce qu'en dehors des Conseils du roi, où l'on travaillait, les passions politiques, qui étaient professées par un moins grand nombre de gens, avaient suffisamment d'espace pour se donner libre cours : il y avait la cour, il y avait les parlements, il y avait les salons..."

       Et la Vème République, qu'est-ce donc?...

  

11.02.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 27

    Georges Bidault (1899-1983)

Georges Bidault (1899-1983).jpg

      Au-delà de son admiration haineuse pour le parti communiste et de son mépris sans bornes pour le parti socialiste qui détenaient à eux deux la majorité absolue à l'issue des élections d'octobre 1945, de Gaulle n'aurait-il pas pu trouver, dans le M.R.P. [Mouvement Républicain Populaire, de Georges Bidault; 24,1% des voix, à égalité avec les socialistes], le point d'appui nécessaire à sa politique au lendemain de la Libération?

      Ayant abordé ce problème devant le sage de Colombey, Michel Debré reçoit cette réponse : "Le M.R.P., comme les autres partis, n'a pas de capacité. Je veux dire par là qu'il n'a jamais eu et n'aura jamais la capacité d'aller jusqu'au bout d'une nécessité nationale, ce qui signifierait : au nom d'une nécessité nationale, refuser, se défendre, s'arc-bouter, résister et même... eh oui! tirer. (Un temps.) Je suis persuadé, d'ailleurs, qu'il n'y aura pas à tirer, car l'esprit public n'est pas aux barricades. Oh! certes, les communistes vont bien essayer d'agiter un peu le secteur. Mais il n'y a rien de moins révolutionnaire que ce peuple, pour l'instant!... Quand bien même il ne s'agirait pas de tirer, il faudrait avoir assez de détermination pour faire face à la notion que, le cas échéant, on serait amené à le faire. Eh bien, mon cher Debré, il est parfaitement évident que la chose leur est à tous absolument impensable.  - Vous ne pensez vraiment pas, mon Général, qu'il y aura besoin de tirer?  - Mais non! Je ne parle pas de l'Empire, où, sur tel ou tel point, il faudra peut-être en découdre. Mais, dans la métropole certainement pas. Je ne dis pas, bien sûr, qu'il n'y aura pas, çà et là, quelques arquebusades, mais rien de sérieux, non, rien qui ressemble à une bataille rangée."

      Une fois encore, à la mi-novembre 1947, ce seront les socialistes qui se chargeront du sale boulot, tandis que de Gaulle s'étonne qu'on puisse gémir pour si peu : "Quand je pense! Tant de bruit pour l'affaire de Marseille! Tant de boucan à propos de quoi? Un seul malheureux type tué et les communistes cherchent à déclencher la grève générale!" Mais - heureuse surprise! - au début décembre 1947, Robert Schuman (M.R.P.) étant devenu président du Conseil, vlà qu' ça tire, qu' ça commence à tirer; il n'est vraiment pas trop tôt. Claude Guy rapporte : "Il attache de l'importance au fait que les gardes mobiles ont fait, pour la première fois, usage de leurs armes, durant les grèves en cours. Il prédit sans passion : "Vous allez voir... Dorénavant, les hommes chargés du service d'ordre vont constater que, pour n'avoir pas tiré, certains de leurs camarades ont été tués ou blessés. Alors?... Eh bien, alors, ils tireront la prochaine fois!... Ce qui contrastera, d'ailleurs, avec l'attitude d'un gouvernement qui, lui, n'osera jamais tirer! Schuman, voilà leur grand homme!... Eh bien, vous verrez : Schuman n'osera jamais tirer.""

      Quoi qu'il en soit, en Indochine, cela aura été, par chance, bien plus rapide, et, comme de Gaulle l'avait indiqué à Claude Guy au lendemain de l'insurrection qui avait produit 300 victimes civiles dans la région d'Hanoï (19 décembre 1946), quand ça saigne vraiment, c'est comme un boulevard qui s'ouvre devant celui qui sait y faire : "Il est heureux qu'on en soit arrivé là. Il est heureux que le Viêt-Nam ait engagé le fer. Dorénavant, d'Argenlieu est le maître. Il est heureux que nous ayons maintenant la possibilité d'agir et de régler la question. Je dois dire que le réflexe de conservation s'est produit favorablement : depuis six mois, l'opinion a fait des progrès. D'Argenlieu, je le répète, a maintenant les mains libres."

      Et certainement, la suite immédiate donne raison à notre très grand visionnaire : ça saigne on ne peut mieux..., même si cela ne semble pas particulièrement enchanter le lieutenant-colonel Mirambeau qui vient rendre compte de la situation indochinoise le 13 janvier 1947 à Colombey-les-deux-églises, et qui avoue à Claude Guy : "L'état d'esprit des Français est bon. Il n'est pas question d'être jetés à la mer. Mais alors que les pertes étaient, avant le 19 décembre, de cinq tués et de quinze blessés par jour, nous comptons que nos pertes seront dorénavant de vingt-cinq tués et de soixante-dix blessés. D'ici le mois de juillet, il faut prévoir que cinq mille hommes seront à terre. Les renforts commencent à arriver, mais les équipements et les armes sont en insuffisante quantité, sans que nous ayons l'espoir de pouvoir les remplacer pour l'instant. L'état des pièces de rechange est tragique. Dès son retour, le général Leclerc a demandé à l'E.M.A [Etat-Major de l'Armée], en sus des demandes antérieures, l'envoi de renforts supplémentaires de quinze mille hommes : l'E.M.A. nous a répondu qu'il n'y fallait pas compter. Et si nous insistons, au lieu de chercher la solution du problème, on nous répond : "C'est impossible." Le Viêt-minh reçoit, par la Chine, de nombreux stocks d'armes. Il est impossible de prévenir ces infiltrations."

      Mais la décision prise par de Gaulle en septembre 1945 est encore bien plus fructueuse qu'il n'y paraît puisque Claude Guy ajoute : "Le colonel Mirambeau m'indique que les deux plus grandes menaces sont, pour l'instant : l'assassinat des notables pro-français, qui, à dater du 19 décembre, s'est effectué à grande échelle. Des milliers et des milliers de notables sont ainsi assassinés. La France a déjà perdu ainsi, dans les villages, sans qu'aucune opération militaire s'y soit d'ailleurs déroulée, l'armature indispensable de ses amitiés anamites." 

      Ce qui signifiait, à l'évidence, que tout était déjà perdu... Bravo, de Gaulle, qui n'en persistera pas moins à hurler à la mort pendant sept années encore!...

        

07.02.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 26

      Grâce à Claude Guy, qui a été son aide de camp de janvier 1946 à septembre 1949, nous pouvons suivre, jour pour jour, à Colombey-les-deux-églises et quelques fois ailleurs, l'ordinaire des propos tenus par Charles de Gaulle au lendemain de ses exploits d'homme du 18 juin. La "qualité" des personnes qui l'auront entendu s'exprimer ainsi permet de bien insister sur ce fait qu'il ne s'agit pas simplement de vagues propos de table ou de salon qu'on aurait eu à déguster juste le temps de les oublier. On rend des visites à de Gaulle comme à un oracle, recueillant chaque miette de son discours pour s'en nourrir pendant des semaines, des mois, des années et, parfois, à tout jamais.

Amiral Muselier (1882-1965)

Amiral Muselier (1882-1965).jpg

      Le voici d'abord face à Claude Guy lui-même, le 21 janvier 1946, lendemain de son départ de la présidence du Conseil : "Quand on peut écraser quelqu'un, il faut le faire aussitôt. Après les petits Muselier et autre piétaille, il a fallu écraser Giraud. Et ce n'était pas facile : il fallait le faire depuis Londres, alors qu'il tenait le haut du pavé à Alger. Après la Libération, il a fallu s'attaquer à la dictature des C.D.L. [Comités départementaux de la Libération], des F.T.P. [Francs-Tireurs et Partisans] dissidents, du C.O.M.A.C. [Comité d'action] et de tous ces "généraux" qui s'étaient flanqué des galons de papier sur leurs manches et prétendaient substituer leur autorité à celle des préfets, qu'ils aient obéi aux Anglais, ou au parti communiste. Il reste maintenant la dictature des partis. Oh! s'il n'y avait eu que les partis socialiste et M.R.P. [Mouvement républicain populaire], j'en eusse fait mon affaire depuis longtemps! Mais, avec les communistes, c'est une autre affaire! Il ne suffira pas, le jour venu, de les mettre à la porte : il faudra les attaquer pour les détruire, il faudra les écraser."

      Le 14 mars 1946, face à René Capitant qui s'étonne du rapprochement survenu entre de Gaulle et les communistes au temps de la Résistance et de la Libération, le Général s'explique : "Les écarter, c'eût été renoncer à manoeuvrer ces forces indispensables à notre action qui s'appelaient le C.N.R. [Conseil National de la Résistance], les C.D.L., les F.T.P., etc. Si j'avais prétendu, à l'époque, exclure les communistes de leurs rangs, les principaux organismes de la Résistance m'auraient échappé."    

      Mais de Gaulle n'est pas tout seul dans sa détestation du parti communiste en particulier (26,8 % des voix en octobre 1945) et des partis en général (dont les socialistes, 24,1%, qui, avec les précédents, détiennent donc la majorité absolue). C'est le même René Capitant qui l'entend dire, à propos de 1945, le 15 octobre 1946 : "L'avant-dernier été, lorsque j'ai rendu visite à Truman, il m'a avancé six cents millions de dollars. Mais cette somme était inférieure par rapport à nos besoins. Pourquoi n'a-t-il pas fait plus? Parce qu'il ne voulait pas jouer sur moi à fonds perdus. Le State Department ou le Foreign Office ne nous prêteront rien tant que la politique française n'aura pas pris une orientation précise et durable. Car il nous faut bien considérer qu'en dehors de l'Italie, nous sommes le seul pays du monde à faire procéder l'autorité de l'Etat et l'ensemble des affaires publiques exclusivement des partis! Ce qui explique la pagaille de l'Italie et la nôtre! Rien ne permettait donc à Truman, à l'époque considérée, de faire fond sur moi."

      Mais, de cette tache partisane et plus précisément communiste, comment désormais se libérer? Le 8 janvier 1947, Gaston Palewski rapporte, au solitaire de Colombey, la substance des propos qu'il a entendus tenir par l'ambassadeur des Etats-Unis, Jefferson Caffery : "Le gouvernement américain est résolu à ne rien faire pour la France tant que celle-ci tolérera un gouvernement à participation communiste, ou même un gouvernement subissant la pression des communistes. Dès que pourra s'exprimer une politique française libérée de l'hypothèque marxiste, dès que cette politique nous paraîtra cohérente, nous vous aiderons. Voilà pourquoi il n'est pas de meilleure chance pour vous que la mise en oeuvre des institutions préconisées par le général de Gaulle."

      Recommander la mise à l'écart des communistes, premier parti de France, ne serait-ce pas de l'ingérence intérieure? Ne serait-ce qu'un simple conseil d'ami?...  Conseil d'ami que les socialistes, avec Ramadier, n'allaient pas tarder à suivre en chassant les communistes du gouvernement. Mais, pourquoi donc, en 1945, de Gaulle a-t-il tout de même recouru à ce vote des Françaises et des Français qui devait se traduire de si fâcheuse façon? Ce fut bien malgré lui, comme il l'avait dit, le 12 août 1946, à Bourdeau de Fontenay, directeur de l'E.N.A. [Ecole Nationale d'Administration]. En 1940, les partis avaient sombré : "Et c'est alors que se place le crime de Pétain, de Pétain qui a déshonoré et prostitué des notions dont certaines étaient bonnes et qui, la Libération venue, eussent permis de nous tirer d'affaire. Voici pourquoi, sans compter que les communistes avaient occupé à l'avance toutes les positions au moment de la Libération, il ne m'est resté qu'un seul moyen : noyer la démagogie dans la démocratie. Comment? Mais par les élections! Voilà pourquoi j'ai envoyé les Français aux urnes... Il me fallait une soupape. Je n'en avais pas d'autre."

      "Notions dont certaines étaient bonnes"... Peuple de France, c'est aussi notre histoire qui s'est écrite là, en attendant que 1958 vienne river notre chaîne pour longtemps, pour très longtemps...

 

05.02.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 25

      Dépouillé par Hitler et l'Allemagne nazie des "meilleurs fruits" de sa pensée militaire, brouillon au possible dans les quelques combats qu'il a dirigés à la veille de la défaite de 1940, tenu à l'écart des débarquements alliés en Afrique du Nord (novembre 1942), puis sur les côtes normandes (juin 1944), pour des raisons de prudence élémentaire quand on connaît bien le personnage - et les Anglo-Saxons avaient appris à le connaître -, Charles de Gaulle n'aura enfin atteint une vraie dimension d'Ogre qu'à partir de septembre 1945, lorsqu'il enverra un corps expéditionnaire en Indochine.

      Au bout de cette décision, dont personne aujourd'hui encore ne sait expliquer le sens qu'il conviendrait de lui donner, il y aurait, du seul côté français, 35 000 morts et 105 000 blessés, plus un cancer rongeant le coeur, les finances et les institutions du pays, plus la lourde succession née des lendemains du désastre de Diên Biên Phu en 1954 : la guerre du Vietnam, pitance empoisonnée des Américains avec, comme dessert, la défaite la plus pitoyable de leur histoire... Sans doute est-ce là que se vérifient les extraordinaires aptitudes visionnaires de notre grand homme...

Thierry d'Argenlieu (1889-1964)

Thierry d'Argenlieu (1889-1964).jpg

      Mais ce qui suit cette décision, prise au lendemain d'Hiroshima (6 août 1945), de Nagasaki (9 août) et de la capitulation (15 août) d'un Japon qu'on prétendait cependant aller combattre, est tout aussi pitoyable. Car, quatre mois plus tard (le 20 janvier 1946), de Gaulle démissionnait, ce qui ne l'empêcherait pas de téléguider, depuis Colombey-les-deux-églises, les activités massacrantes de son cher amiral Thierry d'Argenlieu (6 000 morts, le 22 novembre 1946, dans la baie d'Haïphong). Comme on le voit, ce héros-là, de Gaulle, a tout ce qu'il faut pour plaire...

      Eh bien, poursuivons ce chemin de croix par la prophétie faite en mai 1946 devant Pierre-Henri Teitgen : "Allons, ne voyez-vous pas que la troisième guerre mondiale est inévitable? Nous avons gagné les deux manches de la guerre de Trente Ans. La troisième manche verra l'affrontement de la Russie et de l'Occident. La rupture de la Conférence des Quatre se produira dans six mois ou dans un an. La vérité, nous ne pouvons pas la crier sur tous les toits, mais nous pouvons la dire entre nous. Le troisième round est fatal." Or, quatre mois plus tôt déjà, rédigeant sa lettre de démission de la présidence du Conseil, le 21 janvier 1946, et face à la réalité elle-même, l'observateur de Gaulle est tout aussi "lucide" : "Nos territoires sont entre nos mains. Nous avons repris pied en Indochine."

      Et combien maître de lui-même n'est-il pas, le 10 décembre 1950, dans son discours de Lille : "Debout, face à la menace! Quand on voit celle-ci telle qu'elle est, massive et toute proche, quand on discerne que, sans doute, la guerre qui fait rage en Asie a comme premier objectif, pour ceux qui l'ont déclenchée, d'enlever à la sécurité de l'Europe le plus possible des forces occidentales, on comprend que rien n'est plus urgent que de pourvoir à notre défense." Car, entre-temps, les Américains se sont engagés dans la guerre de Corée, et notre chantre constate avec exaltation (du genre : "je vous l'avais bien dit") : "La guerre est commencée. Elle l'est sur le terrain, en Corée et en Indochine. Elle l'est, partout, dans les domaines politique, social et moral, où luttent des camps opposés."

      Le 10 septembre 1951, à l'occasion du déjeuner de la Presse anglo-américaine, lui qui a su si bien échapper à ses propres responsabilités, il fait la leçon au "grand frère" américain : "Les faibles divisions alliées, stationnées en Allemagne, seront dans l'impossibilité d'arrêter pendant des mois les 175 divisions soviétiques. Alors, on se battra sur le Rhin, peut-être même sur la Loire, et ensuite sur les Pyrénées. On peut se demander si les Etats-Unis auront le temps d'envoyer le million d'hommes nécessaire pour barrer la route à la ruée soviétique, lorsque les troupes de Boulganine approcheront du Rhin." Ici, qu'importe la fameuse indépendance nationale : "Nous devons donc exiger des Américains la mise sur pied et l'envoi à temps des éléments nécessaires, la garantie d'un concours rapide et puissant. Les forces américaines doivent affluer massivement, le cas échéant, et surtout de puissants éléments doivent être mis en place dès maintenant, de ce côté-ci des mers, sur la ligne la plus avancée vers l'est - des éléments capables non seulement de résister, mais d'attaquer. Imaginez quel coup porterait au monde libre la chute de Paris et de Rome!" Voilà, en effet, que s'annonce l'apocalypse : "Les avant-gardes cosaques, figurez-vous, campent à 158 kilomètres du Rhin et, derrière ces avant-gardes, on découvre 30 000 chars, 20 000 avions et 175 divisions."

      C'est bien le futur pourfendeur (en paroles, car la politique de la IVème République finissante avait déjà largement tracé la route en usant, elle, de discrétion) de la présence américaine en France qui appuiera la ratification du traité, qui met en place l'OTAN, par cette note : "Il faut absolument ratifier ce traité, mais il est indispensable d'obtenir des Américains l'engagement ferme et définitif qu'ils maintiendront leurs troupes et leurs bases en France. Les Américains sont toujours intervenus trop tard. Cette fois, il faut qu'ils se trouvent en mesure d'intervenir sur place, sans délai. C'est le seul moyen de nous sauver."

      Pour trouver la morale gaullienne de l'affaire coréenne, il suffira d'attendre la fin des années 50 et l'expression de l'immense regret d'un de Gaulle qui, décidément, ne s'en remet pas : "L'Histoire, si tant est qu'il doive y avoir encore une Histoire, dira que le monde a perdu la partie le jour où Truman a empêché MacArthur d'écraser les Chinois, et éventuellement les Russes, avec la bombe atomique. Les Américains tenaient alors les moyens d'écraser leurs adversaires. Aujourd'hui, ils n'ont plus ces moyens. Truman a arrêté MacArthur, parce qu'il était un politicien et parce qu'il a eu peur des électeurs! Le grand débat de notre époque a eu lieu à ce moment-là."

      Et le passage des années n'y changerait rien. À proximité de sa fin de carrière, voici de Gaulle tel qu'Henry Kissinger, accompagnateur du président Nixon à Paris en mars 1969, eut la surprise de le découvrir : "Avec témérité, car de Gaulle n'aimait guère discuter avec des conseillers - ou, en l'occurrence, en leur présence -, je demandai comment la France pensait empêcher l'Allemagne de dominer l'Europe qu'il venait de décrire. De Gaulle ne jugea pas que cette question méritait une réponse circonstanciée : "Par la guerre", répliqua-t-il sèchement - six ans seulement après avoir signé un traité d'amitié permanente avec Adenauer."

      Une question reste posée : en a-t-il jamais eu la disposition, de sa bombinette?... Lui n'en doutait plus, dès 1969 : "Dans trois ans, quatre ans au plus, nous aurons ce qu'il faut pour détruire, dans la journée si nous le voulons, Leningrad, Moscou, Kiev ou Odessa. Cela, c'est une réalité." Et encore : "Dans sept à huit ans, nous posséderons de quoi anéantir 80 millions de Russes. Cela, c'est un fait!" Ce qui nous vaut ce commentaire de Jean-Raymond Tournoux, le journaliste qu'il aura le plus fréquenté : "Ces visions politiques et ces prévisions militaires ne laissent pas d'inquiéter des représentants du haut commandement français, ou bien des forces atlantiques. De Gaulle, à soixante-dix ans, ne devrait-il point s'astreindre à un recyclage? A-t-il encore l'oeil stratégique? Maîtrise-t-il les problèmes de l'espace?"

      Très inquiets, les experts s'efforcent d'initier l'ancien spécialiste des chars au b-a-ba des systèmes modernes : "C'est une question, non plus de minutes, non plus de secondes, mais de milli-secondes. Il n'y a plus de défense aérienne du territoire à l'échelon national. Quinze minutes suffisent pour qu'une fusée intercontinentale, lancée par l'U.R.S.S., atteigne les Etats-Unis."

      En face, comme le sous-entend Jean-Raymond Tournoux, il semble que la lumière soit demeurée définitivement éteinte.  

 

31.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 24

      Lecteur attentif de Vers l'armée de métier (1934), Hitler n'aurait peut-être pas détesté lire le nouvel ouvrage publié en 1938 par Charles de Gaulle : La France et son armée. Rien n'empêche d'ailleurs de penser qu'il ait tout de même pu en recueillir quelques échos... Quoi qu'il en soit, désormais, la célébrité d'Hitler, comme celle de Napoléon, est ineffaçable. Or, l'un et l'autre satisfont parfaitement aux critères utilisés par Charles de Gaulle pour définir le héros "politique" tel qu'en lui-même il croyait en pressentir la venue.

      La France et son armée s'ouvre sur un rappel à l'intention de celles et de ceux qui regimberaient devant les larmes et le sang : "La France fut faite à coups d'épée. Nos pères entrèrent dans l'Histoire avec le glaive de Brennus. Ce sont les armes romaines qui leur portèrent la civilisation." Nous voici donc prévenus : il faut que ça saigne... Un exemple? Un bon exemple d'avant les tout prochains exploits hitlériens?... Napoléon 1er, bien sûr : "Et l'Empereur, qui a tiré de la nation trois millions d'hommes, est réduit, au moment décisif, à une poignée de combattants."

      N'aurions-nous pas mal entendu?... De Gaulle poursuit : "Napoléon a laissé la France écrasée, envahie, vidée de sang et de courage, plus petite qu'il ne l'avait prise, condamnée à de mauvaises frontières dont le vice n'est point redressé, exposée à la méfiance de l'Europe dont, après plus d'un siècle, elle porte encore le poids. Mais, faut-il compter pour rien l'incroyable prestige dont il entoura nos armes, la conscience donnée, une fois pour toutes, à la nation de ses incroyables aptitudes guerrières, le renom de puissance qu'en recueillit la patrie et dont l'écho se répercute encore?"  

      Rappelons que ceci est écrit en 1938, et que, depuis le premier Empire, les millions de morts de 1914-1918 risqueraient de dresser un fâcheux écran quant aux nécessités profondément inhumaines qui président à la naissance de la gloire pour tout Ogre en chef: "Napoléon a épuisé la bonne volonté des Français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l'Europe de tombes, de cendres et de larmes. Pourtant, ceux-là mêmes qu'il fit tant souffrir, les soldats, lui furent les plus fidèles, et de nos jours encore, malgré le temps écoulé, les sentiments différents, les deuils nouveaux, des foules, venues de tous les points du monde, rendent hommage à son souvenir et s'abandonnent, près de son tombeau, au frisson de la grandeur."

      Tout tient donc à la dimension du matériau humain détruit sous le commandement des rois de la boucherie en gants blancs : "Tragique revanche de la mesure, juste courroux de la raison; mais, prestige surhumain du génie et merveilleuse vertu des armes!

      Faisons maintenant un petit saut de cinq ans en avant... Le 3 novembre 1943, délivré de la personne de Jean Moulin depuis cinq mois, Charles de Gaulle est occupé à définir, à l'intention de l'Assemblée Consultative provisoire formée à Alger, les volontés de la nouvelle France : "Elle veut faire en sorte que, demain, la souveraineté nationale puisse s'exercer entièrement, sans les déformations de l'intrigue et sans les pressions corruptrices d'aucune coalition d'intérêts particuliers. Elle veut que les hommes qu'elle chargera de la gouverner aient les moyens de le faire avec assez de force et de continuité pour imposer à tous, au-dedans, la puissance suprême de L'Etat et poursuivre, au-dehors, des desseins dignes d'elle." Desseins dignes d'elle...

      En février 1945, installé au ministère de la Guerre où régnait autrefois Clemenceau, le général de Gaulle, président du Gouvernement provisoire, évoque la force française et les conditions que la France juge essentielles à son action relativement à la future Allemagne : "Nous souhaitons vivement qu'elles soient également jugées telles par tous nos alliés. Nous ne sommes pas inquiets, d'ailleurs, quant à la possibilité que nous aurons de réaliser la plupart d'entre elles, puisque nous sommes cent six millions d'hommes vivants, bien rassemblés sous le drapeau français, à proximité immédiate de ce qui nous intéresse le plus directement."

      Le 2 mars 1945, au milieu d'une population exsangue où la mortalité infantile atteint des sommets d'un autre temps, le "maître" s'enchante : "...nous fabriquons désormais des fusils, des fusils-mitrailleurs, des mortiers, des camions militaires, des avions de chasse, de bombardement léger, de transport. Nous réparons nos propres navires. Si nous ne pouvons encore nous doter nous-mêmes d'artillerie et d'engins blindés, c'est parce que de telles fabrications exigent des délais prolongés. Cependant, je puis annoncer qu'en septembre [retenir cette date pour la suite] commenceront à sortir de nos usines de nouveaux chars français et que, d'ici là, nous aurons produit un nombre important d'auto-mitrailleuses. Nous poursuivrons inlassablement, en dépit de tous les obstacles, cet effort de recrutement, d'instruction, d'encadrement, d'armement, jusqu'à ce que nous ayons rendu à la France les grandes armées qu'elle veut avoir."

      Car le temps presse : "...dans le monde, à la fois très actif et très rude que nous voyons se dessiner par-delà la victoire, il apparaît que ce que nous sommes et ce que nous valons, pour notre propre bien et pour le bien des autres, ne pèserait pas lourd et ne pèserait pas longtemps si nous n'entreprenions pas, une fois de plus dans notre Histoire, l'ascension vers la puissance." Mais la France dispose d'un empire "Notre Afrique du Nord peut voir multiplier son grand essor agricole, grâce à l'irrigation, aux tracteurs, aux engrais, et offre de vastes perspectives d'industrialisation. Notre Afrique Occidentale et Equatoriale, notre Indochine, Madagascar, les Antilles, la Guyane, que beaucoup de travail ont déjà mises en valeur, mais où il reste tant à faire, appellent l'effort enthousiaste de la France."

      La tâche serait rude : "Mais la puissance est au bout, une puissance qui, celle-là, n'écrasera personne et, au contraire, profitera à tous nos semblables. Cette puissance, ah! puisse-t-elle devenir la grande ambition nationale!"

      Six mois plus tard, en septembre 1945, de Gaulle envoyait un corps expéditionnaire en Indochine... sans doute pour n'écraser personne. Il se préparait ainsi à lui-même sa plus grande défaite de chef militaire qui n'aura connu aucune victoire qui lui soit propre : Diên Biên Phu, 1954.

    

28.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 23

      Lecteur attentif, dès 1934-1935, de l'ouvrage Vers l'armée de métier d'un certain lieutenant-colonel de Gaulle, Hitler en deviendra un annotateur attentif, selon la découverte - ci-dessus rapportée - effectuée dans le nid de l'Ogre à Berchtesgaden, le 6 mai 1945, par Alain de Boissieu, futur gendre de l'homme du 18 juin. Or, comme on l'a vu, loin de s'en tenir à une admiration silencieuse, Hitler avait immédiatement organisé l'étude approfondie, par l'Etat-Major allemand, de cet ouvrage qui énonçait peut-être la nouvelle doctrine de guerre de l'armée française.

      Comment, dès lors, mesurer l'impact, sur l'esprit du chef nazi, des propos qu'on lira ci-dessous? Ne lui parlait-on pas de l'instrument qu'il lui fallait, à lui tout spécialement? Cette violence agissant par elle-même, sans aucune considération pour les dégâts humains qu'elle était faite pour produire et pour répandre, n'était-elle pas destinée à lui aller comme un gant, un gant de fer, un gant de feu et de sang, que Charles de Gaulle lui aura offert si bénévolement - dans tous les sens du terme?

      Car, s'il y a bien du génie dans les conceptions militaires du futur chef de la France libre, si ce génie n'a pas été protégé - du fait de son auteur même - par le plus grand des secrets, s'il a permis à Hitler de débrider ses éventuels scrupules en voyant à quel point le possible porte-parole de l'ennemi héréditaire en était dépourvu, comment mesurer la responsabilité dudit Charles de Gaulle dans le désastre planétaire que fut la seconde guerre mondiale?

      En effet, qu'était-ce donc que l'armée allemande en 1934? Qu'était-ce donc, à ce moment-là, que l'aptitude du caporal Adolf Hitler à définir un outil de guerre et à en devenir le virtuose qu'aucune considération humaine n'arrêterait plus jamais?... Et soudain, il lui apparaît que l'essentiel a déjà été inscrit noir sur blanc par un officier français...

      En tout cas, dès 1934 et sous la plume de Charles de Gaulle, voici rassemblés les moyens nécessaires à l'Ogre des Ogres pour que commence bientôt l'horreur qui désignera à tout jamais le XXème siècle...

      "Il est de fait, dorénavant, que sur mer, sur terre et dans les airs, un personnel de choix, tirant le maximum d'un matériel extrêmement puissant et varié, possède sur des masses plus ou moins confuses une supériorité terrible."

      "Pour peu que la foule consente à s'organiser, à s'instruire avec toute la rigueur qu'exige désormais l'outillage, bref qu'elle cesse d'être la foule, les éléments spécialisés perdraient progressivement leur puissance relative. Mais, pour un délai de plus en plus long, dans un espace de plus en plus large, à mesure que s'accroissent la complication et le rayon d'action des moyens, les professionnels, dans leurs navires, leurs avions, leurs chars, sont assurés de dominer."

      "Un instrument de manoeuvre répressif et préventif, voilà de quoi nous devons nous pourvoir. Instrument tel qu'il puisse déployer du premier coup une extrême puissance et tenir l'adversaire en état de surprise chronique. Ces conditions de brutalité et de soudaineté, le moteur donne le moyen d'y satisfaire, lui qui s'offre à porter ce que l'on veut, où il le faut, à toutes les vitesses, pourvu toutefois qu'il soit manié très bien."

      "...les entreprises autonomes, la surprise, l'exploitation, répondent par excellence au caractère de l'instrument nouveau."

      "Comment, enfin, ne pas tenir compte de l'impression que peut produire, sur des groupements non aguerris, le péril révélé soudain à la plus haute dose possible et sous la forme la plus effrayante?"

      Comme les hommes du mois d'août 1914 ont pu s'en apercevoir : "Toutes les résolutions, illusions, vantardises, dont ils s'étaient cuirassés, s'écroulèrent en un clin d'oeil, les laissant épouvantés au milieu des blessés hurlants et des cadavres tués raides."

      "C'est une vérité d'expérience que la révélation du feu, infligée à des troupes mal assurées, peut entraîner de graves conséquences, et tout commande que le corps de choc, pourvu des engins les plus puissants et surprenants, en tire parti sans perdre un jour."

      "Peut-être même, l'acte de force se trouverait-il entamé sans qu'aucun des deux partis ait déclaré l'état de guerre, afin de ménager l'hypocrisie générale et d'éviter des complications juridiques gênantes pour les relations."

      "Pour peu que l'on consente à donner sur ses intentions le change à son propre camp, que l'on égare à dessein ceux-là mêmes qu'on médite d'employer et que, par astuce calculée, on utilise pour répandre de trompeuses hypothèses tant de moyens qui, de nos jours, permettent à chaque parti de discerner ce qui se passe chez l'autre, on pourra derrière le mensonge cacher la réalité."

      "Mais souvent, le succès remporté, on se hâtera d'en cueillir les fruits. Partant de l'objectif atteint, l'armée de métier poussera dans la zone des trophées."

      Et voici quelques travaux pratiques pour l'armée française : "Atteindre le Danube souabe, c'est prévenir la réunion de l'Autriche et de l'Allemagne. En débouchant sur le Main, nous galvanisons les Tchèques. En saisissant Trèves et l'Eifel, nous couvrons à la fois Lorraine, Belgique et Luxembourg. Si l'on tient Düsseldorf, on peut paralyser la Ruhr. Que Lyon soit menacé à travers le territoire suisse, sa protection est à Genève. Qui dispose de la Sardaigne est dans les meilleures conditions pour dominer la Méditerranée de l'ouest."

      Avis à tous les Etats neutres, et puis à Mussolini... Ah! comme ce beau ramage a dû captiver l'oreille d'Adolf Hitler!...

 

24.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 22

      Ainsi donc, l'Allemagne nazie et son Führer disposaient-ils, dès les lendemains de sa parution en 1934, de l'ouvrage du lieutenant-colonel Charles de Gaulle Vers l'armée de métier. Muni des pleins pouvoirs depuis fin janvier 1933, Hitler est alors animé par une idée fondamentale : reconstruire puis accroître dans des proportions gigantesques la force militaire allemande à peu près anéantie par la paix signée à Versailles en 1919. Par contraste, au sortir de sa victoire, la France disposait, pensait-on, de la meilleure armée au monde. Du point de vue des vaincus, une question ne cessait alors de se poser : par quelle doctrine ce formidable instrument de guerre français serait-il désormais orienté? Le maintien des positions acquises à la suite de la reprise de l'Alsace-Lorraine? Ou bien la tentation de revenir sur ce que la diplomatie internationale s'était employée à ne pas permettre : la conquête du territoire allemand situé sur la rive gauche du Rhin?

      Dans ce contexte troublant, le brûlot de Charles de Gaulle ne devait-il pas être considéré comme un indice essentiel, la preuve qu'il allait peut-être falloir remettre ça bientôt? C'est l'orientation retenue par la revue militaire allemande Gasschutz und Luftschutz qui constate, dès juillet 1935, que : "Toute l'argumentation de De Gaulle est tournée vers l'offensive. On peut difficilement mieux dévoiler les véritables intentions de l'état-major français." Mieux "dévoiler", allons bon!... Pour sa part, Georg Adolf Narciss écrit [die Bücherei, Leipzig 1936] : "La France qui se veut "toujours en vedette", est en train de constituer d'immenses forces motorisées pour intervenir à sa guise en Europe."

      Vraiment, ne s'agit-il pas là que d'un procès d'intention? Certes, de Gaulle est un des prophètes de la motorisation (sans les avions!), mais comment croire qu'un homme comme le futur héros de la France Libre ait pu se laisser aller à publier en 1934 un livre qui aurait enfermé matière, d'une part, à conforter la volonté de Hitler de reconstruire son armée au plus vite et de la façon la plus colossale possible pour faire face à une France redevenue belliqueuse, façon Napoléon Ier, et matière, d'autre part, à définir les instruments efficaces fournis par la mécanique la plus moderne aux nouvelles entreprises guerrières?... C'est à n'y pas croire!... Par son exagération, ce propos ne mérite que le plus grand mépris. Laissons-le donc. Continuons plutôt à faire confiance à la légende gaullienne les yeux fermés. Et avant même de l'avoir ouvert, refermons Vers l'armée de métier, ouvrage de génie, dont nous avons bien, toutes et tous, entendu parler, mais qui est sans doute d'une telle technicité et d'une telle élévation morale que nous n'y entraverions certainement que couic!...

      Eh bien, non, ouvrons-le... Et, en sentant toujours derrière nous le regard curieux d'Adolf Hitler, émerveillons-nous de ce qu'il y a ici à retenir pour un Ogre de son espèce... Armée de métier, avez-vous dit...

      "Du jour où sera créée une force faite d'hommes de chez nous, mais professionnelle et, par là, disposée aux campagnes lointaines, soustraite au marché électoral et faisant voir, de temps en temps, dans des régions bien choisies, quelques-unes de ses belles troupes, nous serons assez bien parés contre des événements fâcheux pour les rendre, du coup, moins probables."

      "Rien ne doit peser aux troupes de carrière de ce qui rend l'arrachement douloureux : habitudes, intérêts, liens de famille."

      "D'abord, c'est au goût des belles mécaniques que le service dans les troupes de métier offrira pleine satisfaction."

      "Cela seul, qu'on en soit certain, attirera les volontaires."

      "D'ailleurs, l'instruction des troupes, il n'est que d'y appliquer la flamme de l'esprit sportif. Qu'on mette à profit la volonté de force et d'adresse prodiguée sur tant de stades, le goût de dépasser les autres dont s'enivre la jeunesse, la renommée que l'opinion dispense aux champions, bref l'immense dépense d'énergie et d'orgueil consentie par notre siècle en faveur de l'effort physique et de la compétition!"

      ""Messieurs les maîtres", bien vêtus et nourris, insouciants célibataires, enviés pour tant de volants, cylindres, antennes, télémètres, dont ils auront à se servir, parcourant la campagne d'avril à novembre et, tout en manoeuvrant, faisant leur tour de France, se recruteront aisément."

      "Un soldat se forme dans l'épreuve. On ne donne la valeur aux troupes comme la saveur aux fruits qu'en contrariant la nature. Mais justement, l'armée de métier assurera aux soldats le ressort de la force et la compensation de leurs sacrifices, à savoir : l'esprit militaire."

      "Pour que naisse, demain, l'armée de métier, pour que lui soient donnés la matière et l'esprit nouveaux sans lesquels elle ne serait qu'une décevante velléité, il faut qu'un maître apparaisse, indépendant en ses jugements, irrécusable dans ses ordres, crédité par l'opinion; serviteur du seul Etat, dépouillé de préjugés, dédaigneux de clientèles; commis enfermé dans sa tâche, pénétré de longs desseins, au fait des gens et des choses du ressort; chef faisant corps avec l'armée, dévoué à ceux qu'il commande, avide d'être responsable; homme assez fort pour s'imposer, assez habile pour séduire, assez grand pour une grande oeuvre, tel sera le ministre, soldat ou politique, à qui la patrie devra l'économie prochaine de sa force."

      Hitler 1934-1935... rêvant avec, au bout des doigts, ce livre qui n'est pas que la terre-ballon-de-baudruche confiée par Charlie Chaplin au Dictateur pour la lui faire éclater sous le nez... Car ce livre est avant tout une arme de destruction massive. 

 

21.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 21

      Le 6 mai 1945, Alain de Boissieu, futur gendre du désormais général de Gaulle, a vécu un grand moment dans le nid d'aigle encore tout chaud d'Adolf Hitler à Berchtesgaden : "...je pénétrai, avec l'autorisation des Américains qui en assuraient la garde depuis le matin zéro heure, dans une pièce où se trouvait une partie de la bibliothèque privée d'Hitler; compulsant quelques livres, j'eus la satisfaction de trouver un lot de volumes sur la tactique, la stratégie, l'emploi des armes, et tout à coup je vis une couverture que je connaissais bien, celle du livre du lieutenant-colonel de Gaulle, Vers l'armée de métier, traduit en allemand. Je parcourais fiévreusement les pages et j'y découvrais avec étonnement des annotations qui étaient incontestablement de la main d'Hitler puis une note sur l'auteur en allemand que je mis dans ma poche." S'enquérant, auprès des Américains, de la possibilité d'emporter ce document exceptionnel, Alain de Boissieu se heurta à tout autre chose qu'un simple refus, à une destruction de preuve : "Aussitôt un sous-officier s'avança et prenant le livre le jeta sur le brasier qui servait à réchauffer la garde." (Pour combattre avec de Gaulle, Plon 1981, page 316).

      L'attention portée par Hitler au livre du lieutenant-colonel de Gaulle n'était-elle qu'un hommage du vice à la vertu? Ou bien la reconnaissance d'une dette que le grand Ogre nazi aurait contractée, dès les années 1934-1935, auprès d'un officier français encore à peu près totalement inconnu?... Une vague d'inquiétude nous envahit peu à peu... À quel moment Hitler a-t-il pris connaissance de l'existence de ce livre pour la parution duquel le lieutenant-colonel s'était soigneusement abstenu de demander toute espèce d'autorisation de la part de sa hiérarchie militaire? Faudrait-il voir dans la défaite française de 1940 la preuve de l'efficacité des doctrines militaires gaulliennes?

      Remontons un tout petit peu dans les années précédant le coup de faucille si délicatement appliqué par le général Guderian depuis Sedan jusqu'à la baie de Somme. Le colonel de Gaulle envoie le 27 février 1938 un article de revue à Paul Reynaud, futur président du Conseil : "En parcourant cet article [général Guderian, Militär Wochenblatt d'octobre 1936], vous pourrez discerner quel peut être mon état d'esprit, à moi qui vois l'ennemi réaliser intégralement jusque dans le détail, en invoquant mon propre patronage, les conceptions que j'ai, en 1933, offertes "à l'Armée française pour servir à sa foi, à sa force, à sa gloire", tandis que dans mon pays l'obstination du conformisme barre par tous les moyens la route de la réforme."

      Y aurait-il donc une Internationale des Ogres? Essayons de conserver notre calme, si possible...

      Et laissons Hitler-le-vice - attribuant à sa propre personne le succès de la campagne à l'Ouest, c'est-à-dire en direction de la France - rendre grâce, à distance, à de Gaulle-la-vertu, en présence de son ministre des armements de la production de guerre, Albert Speer : "J'ai lu à plusieurs reprises le livre du colonel de Gaulle sur les possibilités données par la méthode de combat moderne des unités entièrement motorisées, et j'ai beaucoup appris." Quoi donc? Qu'a-t-il appris? Rien sur le rôle de l'aviation, puisque le lieutenant-colonel a commis la bévue, rétrospectivement considérable, d'oublier celle-ci à peu près complètement, encore qu'une édition-bidon ait été publiée au temps de la France Libre avec quelques lignes nouvelles qui jouaient les rustines avant qu'on ne se dépêche de détruire une supercherie qui, découverte, aurait menacé tout l'édifice construit spécialement pour le nouveau héros de l'Histoire de France...

      Qu'y avait-il donc de si intéressant pour Hitler, dans ce livre qu'il s'était fait lire dès 1934, en attendant qu'une traduction allemande, réduite à l'essentiel, fût publiée, en 1935, à l'usage des groupes de travail de l'Etat-Major allemand? Serait-ce, par exemple, la confirmation de ce que la cible idéale était effectivement Paris puisque Charles de Gaulle (tout en oubliant, cette fois, le frein représenté par la Commune de Paris après le Sedan de 1870) affirme qu'après sa chute, il n'y en a plus guère que pour 60 minutes avant que tout le pays ne s'effondre : "Doctrines, pouvoirs, réputations, modes, argent, fruits du sol, produits de l'industrie, y affluent ou s'en répandent par les courants de la pensée, du sentiment et du transport que la capitale collecte ou distribue. Son salut et sa perte sont bien près d'être équivalents au salut ou à la perte de l'Etat. Chaque fois qu'au dernier siècle Paris fut pris, la résistance de la France ne se prolongea point d'une heure."... À condition donc qu'il n'y ait pas de Commune, souci unique que le mémorialiste de Gaulle prête d'ailleurs au Pétain de juin 1940...

      Et puis, de quel miel gaullien le Führer a-t-il encore fait bonne récolte pour écrabouiller la vilaine France du Front Populaire?...

 

17.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 20

Charles de Gaulle 2 (1890-1970).jpg     Interné dans les prisons de guerre allemandes dès 1916 (ce qui mettrait un coup d'arrêt définitif à sa volonté déterminée de devenir un grand chef militaire), le capitaine de Gaulle, sans doute en sa qualité de futur éminent spécialiste des virilités gouvernementales mal placées, pourra tout à loisir prononcer, fin 1916 - début 1917, devant ses camarades d'infortune, des conférences qui dévoilent tout net le pot aux roses des grandes déclarations aux troupes et des "nécessaires" hécatombes, et ceci en prenant exemple sur les offensives en Champagne auxquelles il avait été mêlé fin 1914 - début 1915 : "La défaillance ultérieure de certaines unités dont vous avez tous entendu parler n'a guère, à mon humble avis, d'autre motif que la démoralisation résultant de ces expériences lamentables où l'infanterie qui en fut l'instrument toucha, je vous l'assure, le fond du désespoir. Prise chaque fois entre la certitude de la mort sans aucun résultat à dix mètres de la tranchée de départ, et l'accusation de lâcheté qu'un commandement trop nerveux et du reste sans illusion lui-même lui prodiguait aussitôt si ses pertes n'étaient pas jugées suffisantes pour que l'on pût se couvrir avec ces morts vis-à-vis des échelons supérieurs."

     Autrement dit: "Pourvu, pourvu qu'on m'en tue suffisamment!..." On comprend mieux, dès lors, le "pleinement satisfait" du lieutenant de Gaulle dans sa lettre, que nous avons citée précédemment, du 27 décembre 1914 à sa chère mère. Evidemment, il n'était qu'un parmi tant d'autres... Mais son témoignage permet de comprendre pourquoi la boucherie de 14-18 ne pouvait manquer de connaître un assez gros "débit". Car, si le lieutenant de Gaulle, brisé dans ses élans on ne peut plus virils, n'avait pu compter que par quelques pauvres dizaines, que dire des colonels? des généraux? des futurs maréchaux?... Médailles!... Honneurs!... Et tout cela façon sport de haute compétition ou chevalerie en gants blancs... "Un jour, je gagne (tant de morts et tant de blessés); un jour, je perds (tant de morts et tant de blessés)." Comme on va le voir, c'est certes "cruel", mais c'est parfaitement "régulier"...

     Voici comment, selon le de Gaulle des Mémoires, il faut interpréter l'attitude du maréchal Pétain devant la défaite de 1940 : "Ce vieux soldat, qui avait revêtu le harnois au lendemain de 1870, était porté à ne considérer la lutte que comme une nouvelle guerre franco-allemande. Vaincus dans la première, nous avions gagné la deuxième, celle de 1914-1918, avec des alliés sans doute, mais qui jouaient un rôle secondaire. Nous perdions maintenant la troisième. C'était cruel mais régulier." Et puis survient, dans l'esprit de Pétain, et toujours selon de Gaulle, ce qui menace d'être tout aussi cruel et tout aussi régulier : "Après Sedan et la chute de Paris, il n'était que d'en finir, traiter et, le cas échéant, écraser la Commune comme, dans les mêmes circonstances, Thiers l'avait fait jadis." ...En 1871, avec la complicité des Prussiens, et en retournant les armes des prisonniers de guerre français libérés par Bismarck contre la population parisienne, hommes, femmes, enfants... 

     Mais vous, lieutenant-colonel de Gaulle ("Vers l'armée de métier", 1934), comment qualifieriez-vous l'attitude de cette armée-là? "À peine sortie des prisons de l'ennemi, elle trouvait assez de fidélité pour enlever les barricades de la Commune et sauver l'Etat." Fidélité, dites-vous, mais... Mais, alors, général de Gaulle, après 1940, la Résistance? (à Claude Guy, son officier d'ordonnance de 1946 à 1949) : "Et puis, je peux bien vous le dire : ce qui importait, c'était de maintenir les compagnons de la Libération au pinacle, en n'étant pas trop sévères en ce qui concerne l'attribution de la médaille de la Résistance, qui, dans mon esprit, devait servir de dépotoir."

     Ah! mon général... Mais, Laval, tout de même, n'était-ce pas l'horreur totale? Mon général, la France, grande lectrice de vos Mémoires vous écoute (L'Unité, page 299) : "Laval avait joué. Il avait perdu. Il eut le courage d'admettre qu'il répondait des conséquences. Sans doute, dans son gouvernement, déployant pour soutenir l'insoutenable toutes les ressources de la ruse, tous les ressorts de l'obstination, chercha-t-il à servir son pays. Que cela lui soit laissé! C'est un fait, qu'au fond du malheur, ceux des Français qui, en petit nombre, choisirent le chemin de la boue n'y renièrent pas la patrie. Témoignage rendu à la France par ceux de ses fils "qui se sont tant perdus". Porte entrouverte sur le pardon."

     Avec, comme preuve du grand pardon accordé aux "collaborateurs" de tout poil, ce beau collier étrangleur, très gaulliste de facture, qui, aujourd'hui encore, nous tient : la Constitution de 1958, que vient si élégamment décorer la possibilité très individualisée, pour le plus viril d'entre les virils, de mettre en oeuvre, à l'intérieur les pleins pouvoirs de l'article 16, et à l'extérieur le feu thermo-nucléaire...