06.01.2008
Terrain de jeux des Ogres : le Code civil - 17
Mais le façonnement des consciences par l'Instruction publique ne peut suffire à expliquer l'attitude fondamentalement combative - en dehors de cas individuels et de périodes d'un découragement relativement partagé - des fantassins français de 1914-1918. Pour l'essentiel, il s'agissait de jeunes hommes d'origine rurale, pour la plupart agriculteurs sur des exploitations à caractère familial, autrement dit de descendants des principaux bénéficiaires, parmi le peuple, de la Révolution française : les paysans parcellaires.
Consolidée par l'adoption du Code civil de 1804, la parcelle, c'est-à-dire, à cette époque-là, l'essentiel de l'outil nécessaire à la production agricole familiale, assurait à la grande majorité du peuple français une indépendance et une stabilité, au moins apparentes et parfois réelles sinon véritablement durables. On peut donc imaginer que, pour ces paysans, l'Alsace-Lorraine apparaissait comme une grosse parcelle que l'ennemi prussien avait arrachée à la France, une parcelle de terre nationale dont les sillons avaient pris la forme de tranchées.
Or, en 1904, soit dix ans avant le déclenchement de la première guerre mondiale, d'éminents juristes avaient été conviés à rédiger le Livre du Centenaire du Code civil de 1804. Curieusement, tout semble y être déjà, et en particulier sous la plume d'Albert Sorel qui avait reçu la responsabilité de préparer le texte d'introduction...
Cadre général des relations de la paysannerie avec le Code civil?... "Le paysan connaît la loi, il la révère, parce que la loi c'est la garantie de la jouissance et de la transmission de la terre, de sa terre, de sa propriété." Il faut y insister : il s'agit bien là de la propriété des moyens nécessaires à la production familiale, c'est-à-dire d'un capital avec lequel on travaille directement soi-même et ses proches parents... Travail-capital, tout en un.
Voici donc le paysan parcellaire français tel que l'a forgé ce Code de la propriété, et donc de l'échange, qu'est le Code civil de 1804 : "Il énumère les pièces de la dot, il raisonne des partages; il connaît les noms et sobriquets de chaque pièce, il en connaît l'histoire, d'où ce morceau vient, par mariage, succession ou vente, et quelle vente, licitation libre, licitation forcée, placement pour les uns, déconfiture pour les autres. C'est toute sa morale en action, sa "sociologie" naturelle. Il l'enseigne à ses enfants comme on enseignait aux rois l'histoire de leurs généalogies, de leurs héritages et de leurs prétentions; et avec chaque champ, les litiges qu'il comporte, ses mitoyennetés, ses servitudes, le régime de ses eaux et de ses passages, les conflits anciens et toute leur chronique; les temps d'autrefois et leurs charges, l'affranchissement, la conquête, les longues convoitises sur les pièces d'alentour, car tout paysan connaît les patientes entreprises, les longs projets et les entêtements de convoitise; il guette la saisie de l'un, la décrépitude de l'autre, il calcule sur la maladie, les hérédités, les vices mêmes; il a, pour son bien, des morceaux dispersés à rassembler, des droits à réclamer, des limites naturelles à atteindre, et comme on dit aujourd'hui, des sphères d'action et des arrière-pays où s'étendre."
Et voici le paysan parcellaire devant la grande politique: "La patrie, pour lui, n'est que sa terre prolongée dans la grande terre des autres et de tout le monde, et c'est toujours sa terre, indéfiniment étendue, cette patrie que l'on n'emporte point à la semelle de ses souliers; la perdre, c'est perdre tout, "perdre pied" comme on dit, sombrer et s'abîmer."
Ainsi donc, à consulter les spécialistes de la propriété privée, dix ans avant le temps des tranchées, le paysan y était apparemment déjà : "On peut lui appliquer ce mot d'un vieux campagnard à un vieux militaire : "Vous êtes appelé à donner votre vie d'un seul coup, la nôtre s'en va goutte à goutte."
14:35 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, code civil, droit de propriété, guerre, travail, capital
11.12.2007
Basses manoeuvres des Ogres - 11
En matière de tergiversations, la Pologne du colonel Beck avait fait mieux que la France de Daladier. De sorte que, lorsque la Tchécoslovaquie, d'abord livrée sans défense à Hitler en fin septembre 1938 par les accords de Munich, avait été totalement rayée de la carte par le même en mars 1939, la Pologne avait reçu sa part - le territoire de Teschen -, part modeste sans doute, mais annonciatrice, peut-être, de nouvelles gratifications plus conséquentes... l'Ukraine, par exemple?...
Erreur!... Le 1er septembre 1939, sans déclaration de guerre, les troupes hitlériennes entrent en Pologne. Vingt-sept jours plus tard, c'est la capitulation. Entre-temps, l'U.R.S.S., comme le prévoyaient les accords Molotov-Ribbentrop, est venue s'établir, prudemment (cela se vérifiera en 1941), sur la ligne Curzon qui lui avait été proposée, à partir de raisons historiques précises, par les Britanniques lors du traité de Versailles (1919), et qu'elle avait dû abandonner en 1920, à la suite de la contre-offensive polonaise menée par le maréchal Pilsudski avec l'aide du général français Weygand.
Fouettées par les événements, dès le lendemain de l'attaque allemande contre la Pologne, c'est-à-dire le 2 septembre 1939, l'Angleterre et la France s'étaient décidées, elles, à "déclarer" la guerre à l'Allemagne. Cette fois-ci, le grand mot était lâché... Mais si Hitler avait pu apprendre, dans le livre d'un lieutenant-colonel français dont nous reparlerons ailleurs, qu'il n'est pas nécessaire de déclarer une guerre pour la faire, les fougueux alliés de la Pologne préféraient penser qu'on peut - qu'on doit - "déclarer" la guerre - sans doute cela est-il un devoir moral -, mais qu'on ne doit surtout pas la faire... Périsse la Pologne!...
Car la guerre, la France de Daladier est d'abord occupée à la faire à l'intérieur, sur le front du temps de travail.
Après que la C.G.T. ait été brisée fin novembre 1938 sur sa volonté de maintenir les 40 heures de travail hebdomadaires, les mois s'étaient gentiment écoulés et, le 30 mars 1939, on en était enfin arrivé à un décret qui autorisait la semaine de 60 heures dans les usines travaillant pour la défense nationale. En face, le capital ne s'y était pas trompé : en dix mois, de novembre 1938 à août 1939, veille de l'entrée officielle en guerre, les arrivées d'or en France semblent avoir dépassé la somme de 26 milliards de francs, le stock total atteignant dès lors le double de celui qui était disponible à la veille de la première guerre mondiale.
Même après que les grands mots eussent été prononcés, les investisseurs auraient eu tort de s'inquiéter... Le 20 février 1940, la Chambre des députés vote la déchéance de 60 députés communistes sur les 67 du temps du Front Populaire. Le 20 mars s'ouvrira le procès des 44 députés communistes inculpés de reconstitution d'organisation dissoute; 37 d'entre eux seront condamnés à 5 ans de prison ferme.
La veille, le ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut, dressait devant le Sénat le bilan de ce qui s'assimile peu à peu à une guerre civile de moins en moins larvée : 2718 élus déchus, 1100 perquisitions, 3400 arrestations, 1500 condamnations prononcées, 700 fonctionnaires épurés, 555 suspects envoyés dans des centres de surveillance, 2500 étrangers internés au camp de Vernet, 620 syndicats et fédérations syndicales dissout(e)s, une centaine de conseillers prud'hommes déchus de leurs fonctions...
Guerre civile ou pas, en tout cas, depuis ce même mois de mars 1940, et grâce à la vigilance du socialiste Sérol, l'Etat français dispose de la peine de mort pour sanctionner toute activité communiste... Avis aux candidats!...
Eh bien, ce n'était toujours pas le pire!...
18:30 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (2) | Envoyer cette note | Tags : histoire, économie, temps de travail, capital, investisseurs, communistes



