07.02.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 26

      Grâce à Claude Guy, qui a été son aide de camp de janvier 1946 à septembre 1949, nous pouvons suivre, jour pour jour, à Colombey-les-deux-églises et quelques fois ailleurs, l'ordinaire des propos tenus par Charles de Gaulle au lendemain de ses exploits d'homme du 18 juin. La "qualité" des personnes qui l'auront entendu s'exprimer ainsi permet de bien insister sur ce fait qu'il ne s'agit pas simplement de vagues propos de table ou de salon qu'on aurait eu à déguster juste le temps de les oublier. On rend des visites à de Gaulle comme à un oracle, recueillant chaque miette de son discours pour s'en nourrir pendant des semaines, des mois, des années et, parfois, à tout jamais.

Amiral Muselier (1882-1965)

Amiral Muselier (1882-1965).jpg

      Le voici d'abord face à Claude Guy lui-même, le 21 janvier 1946, lendemain de son départ de la présidence du Conseil : "Quand on peut écraser quelqu'un, il faut le faire aussitôt. Après les petits Muselier et autre piétaille, il a fallu écraser Giraud. Et ce n'était pas facile : il fallait le faire depuis Londres, alors qu'il tenait le haut du pavé à Alger. Après la Libération, il a fallu s'attaquer à la dictature des C.D.L. [Comités départementaux de la Libération], des F.T.P. [Francs-Tireurs et Partisans] dissidents, du C.O.M.A.C. [Comité d'action] et de tous ces "généraux" qui s'étaient flanqué des galons de papier sur leurs manches et prétendaient substituer leur autorité à celle des préfets, qu'ils aient obéi aux Anglais, ou au parti communiste. Il reste maintenant la dictature des partis. Oh! s'il n'y avait eu que les partis socialiste et M.R.P. [Mouvement républicain populaire], j'en eusse fait mon affaire depuis longtemps! Mais, avec les communistes, c'est une autre affaire! Il ne suffira pas, le jour venu, de les mettre à la porte : il faudra les attaquer pour les détruire, il faudra les écraser."

      Le 14 mars 1946, face à René Capitant qui s'étonne du rapprochement survenu entre de Gaulle et les communistes au temps de la Résistance et de la Libération, le Général s'explique : "Les écarter, c'eût été renoncer à manoeuvrer ces forces indispensables à notre action qui s'appelaient le C.N.R. [Conseil National de la Résistance], les C.D.L., les F.T.P., etc. Si j'avais prétendu, à l'époque, exclure les communistes de leurs rangs, les principaux organismes de la Résistance m'auraient échappé."    

      Mais de Gaulle n'est pas tout seul dans sa détestation du parti communiste en particulier (26,8 % des voix en octobre 1945) et des partis en général (dont les socialistes, 24,1%, qui, avec les précédents, détiennent donc la majorité absolue). C'est le même René Capitant qui l'entend dire, à propos de 1945, le 15 octobre 1946 : "L'avant-dernier été, lorsque j'ai rendu visite à Truman, il m'a avancé six cents millions de dollars. Mais cette somme était inférieure par rapport à nos besoins. Pourquoi n'a-t-il pas fait plus? Parce qu'il ne voulait pas jouer sur moi à fonds perdus. Le State Department ou le Foreign Office ne nous prêteront rien tant que la politique française n'aura pas pris une orientation précise et durable. Car il nous faut bien considérer qu'en dehors de l'Italie, nous sommes le seul pays du monde à faire procéder l'autorité de l'Etat et l'ensemble des affaires publiques exclusivement des partis! Ce qui explique la pagaille de l'Italie et la nôtre! Rien ne permettait donc à Truman, à l'époque considérée, de faire fond sur moi."

      Mais, de cette tache partisane et plus précisément communiste, comment désormais se libérer? Le 8 janvier 1947, Gaston Palewski rapporte, au solitaire de Colombey, la substance des propos qu'il a entendus tenir par l'ambassadeur des Etats-Unis, Jefferson Caffery : "Le gouvernement américain est résolu à ne rien faire pour la France tant que celle-ci tolérera un gouvernement à participation communiste, ou même un gouvernement subissant la pression des communistes. Dès que pourra s'exprimer une politique française libérée de l'hypothèque marxiste, dès que cette politique nous paraîtra cohérente, nous vous aiderons. Voilà pourquoi il n'est pas de meilleure chance pour vous que la mise en oeuvre des institutions préconisées par le général de Gaulle."

      Recommander la mise à l'écart des communistes, premier parti de France, ne serait-ce pas de l'ingérence intérieure? Ne serait-ce qu'un simple conseil d'ami?...  Conseil d'ami que les socialistes, avec Ramadier, n'allaient pas tarder à suivre en chassant les communistes du gouvernement. Mais, pourquoi donc, en 1945, de Gaulle a-t-il tout de même recouru à ce vote des Françaises et des Français qui devait se traduire de si fâcheuse façon? Ce fut bien malgré lui, comme il l'avait dit, le 12 août 1946, à Bourdeau de Fontenay, directeur de l'E.N.A. [Ecole Nationale d'Administration]. En 1940, les partis avaient sombré : "Et c'est alors que se place le crime de Pétain, de Pétain qui a déshonoré et prostitué des notions dont certaines étaient bonnes et qui, la Libération venue, eussent permis de nous tirer d'affaire. Voici pourquoi, sans compter que les communistes avaient occupé à l'avance toutes les positions au moment de la Libération, il ne m'est resté qu'un seul moyen : noyer la démagogie dans la démocratie. Comment? Mais par les élections! Voilà pourquoi j'ai envoyé les Français aux urnes... Il me fallait une soupape. Je n'en avais pas d'autre."

      "Notions dont certaines étaient bonnes"... Peuple de France, c'est aussi notre histoire qui s'est écrite là, en attendant que 1958 vienne river notre chaîne pour longtemps, pour très longtemps...

 

17.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 20

Charles de Gaulle 2 (1890-1970).jpg     Interné dans les prisons de guerre allemandes dès 1916 (ce qui mettrait un coup d'arrêt définitif à sa volonté déterminée de devenir un grand chef militaire), le capitaine de Gaulle, sans doute en sa qualité de futur éminent spécialiste des virilités gouvernementales mal placées, pourra tout à loisir prononcer, fin 1916 - début 1917, devant ses camarades d'infortune, des conférences qui dévoilent tout net le pot aux roses des grandes déclarations aux troupes et des "nécessaires" hécatombes, et ceci en prenant exemple sur les offensives en Champagne auxquelles il avait été mêlé fin 1914 - début 1915 : "La défaillance ultérieure de certaines unités dont vous avez tous entendu parler n'a guère, à mon humble avis, d'autre motif que la démoralisation résultant de ces expériences lamentables où l'infanterie qui en fut l'instrument toucha, je vous l'assure, le fond du désespoir. Prise chaque fois entre la certitude de la mort sans aucun résultat à dix mètres de la tranchée de départ, et l'accusation de lâcheté qu'un commandement trop nerveux et du reste sans illusion lui-même lui prodiguait aussitôt si ses pertes n'étaient pas jugées suffisantes pour que l'on pût se couvrir avec ces morts vis-à-vis des échelons supérieurs."

     Autrement dit: "Pourvu, pourvu qu'on m'en tue suffisamment!..." On comprend mieux, dès lors, le "pleinement satisfait" du lieutenant de Gaulle dans sa lettre, que nous avons citée précédemment, du 27 décembre 1914 à sa chère mère. Evidemment, il n'était qu'un parmi tant d'autres... Mais son témoignage permet de comprendre pourquoi la boucherie de 14-18 ne pouvait manquer de connaître un assez gros "débit". Car, si le lieutenant de Gaulle, brisé dans ses élans on ne peut plus virils, n'avait pu compter que par quelques pauvres dizaines, que dire des colonels? des généraux? des futurs maréchaux?... Médailles!... Honneurs!... Et tout cela façon sport de haute compétition ou chevalerie en gants blancs... "Un jour, je gagne (tant de morts et tant de blessés); un jour, je perds (tant de morts et tant de blessés)." Comme on va le voir, c'est certes "cruel", mais c'est parfaitement "régulier"...

     Voici comment, selon le de Gaulle des Mémoires, il faut interpréter l'attitude du maréchal Pétain devant la défaite de 1940 : "Ce vieux soldat, qui avait revêtu le harnois au lendemain de 1870, était porté à ne considérer la lutte que comme une nouvelle guerre franco-allemande. Vaincus dans la première, nous avions gagné la deuxième, celle de 1914-1918, avec des alliés sans doute, mais qui jouaient un rôle secondaire. Nous perdions maintenant la troisième. C'était cruel mais régulier." Et puis survient, dans l'esprit de Pétain, et toujours selon de Gaulle, ce qui menace d'être tout aussi cruel et tout aussi régulier : "Après Sedan et la chute de Paris, il n'était que d'en finir, traiter et, le cas échéant, écraser la Commune comme, dans les mêmes circonstances, Thiers l'avait fait jadis." ...En 1871, avec la complicité des Prussiens, et en retournant les armes des prisonniers de guerre français libérés par Bismarck contre la population parisienne, hommes, femmes, enfants... 

     Mais vous, lieutenant-colonel de Gaulle ("Vers l'armée de métier", 1934), comment qualifieriez-vous l'attitude de cette armée-là? "À peine sortie des prisons de l'ennemi, elle trouvait assez de fidélité pour enlever les barricades de la Commune et sauver l'Etat." Fidélité, dites-vous, mais... Mais, alors, général de Gaulle, après 1940, la Résistance? (à Claude Guy, son officier d'ordonnance de 1946 à 1949) : "Et puis, je peux bien vous le dire : ce qui importait, c'était de maintenir les compagnons de la Libération au pinacle, en n'étant pas trop sévères en ce qui concerne l'attribution de la médaille de la Résistance, qui, dans mon esprit, devait servir de dépotoir."

     Ah! mon général... Mais, Laval, tout de même, n'était-ce pas l'horreur totale? Mon général, la France, grande lectrice de vos Mémoires vous écoute (L'Unité, page 299) : "Laval avait joué. Il avait perdu. Il eut le courage d'admettre qu'il répondait des conséquences. Sans doute, dans son gouvernement, déployant pour soutenir l'insoutenable toutes les ressources de la ruse, tous les ressorts de l'obstination, chercha-t-il à servir son pays. Que cela lui soit laissé! C'est un fait, qu'au fond du malheur, ceux des Français qui, en petit nombre, choisirent le chemin de la boue n'y renièrent pas la patrie. Témoignage rendu à la France par ceux de ses fils "qui se sont tant perdus". Porte entrouverte sur le pardon."

     Avec, comme preuve du grand pardon accordé aux "collaborateurs" de tout poil, ce beau collier étrangleur, très gaulliste de facture, qui, aujourd'hui encore, nous tient : la Constitution de 1958, que vient si élégamment décorer la possibilité très individualisée, pour le plus viril d'entre les virils, de mettre en oeuvre, à l'intérieur les pleins pouvoirs de l'article 16, et à l'extérieur le feu thermo-nucléaire...