21.01.2008
Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 21
Le 6 mai 1945, Alain de Boissieu, futur gendre du désormais général de Gaulle, a vécu un grand moment dans le nid d'aigle encore tout chaud d'Adolf Hitler à Berchtesgaden : "...je pénétrai, avec l'autorisation des Américains qui en assuraient la garde depuis le matin zéro heure, dans une pièce où se trouvait une partie de la bibliothèque privée d'Hitler; compulsant quelques livres, j'eus la satisfaction de trouver un lot de volumes sur la tactique, la stratégie, l'emploi des armes, et tout à coup je vis une couverture que je connaissais bien, celle du livre du lieutenant-colonel de Gaulle, Vers l'armée de métier, traduit en allemand. Je parcourais fiévreusement les pages et j'y découvrais avec étonnement des annotations qui étaient incontestablement de la main d'Hitler puis une note sur l'auteur en allemand que je mis dans ma poche." S'enquérant, auprès des Américains, de la possibilité d'emporter ce document exceptionnel, Alain de Boissieu se heurta à tout autre chose qu'un simple refus, à une destruction de preuve : "Aussitôt un sous-officier s'avança et prenant le livre le jeta sur le brasier qui servait à réchauffer la garde." (Pour combattre avec de Gaulle, Plon 1981, page 316).
L'attention portée par Hitler au livre du lieutenant-colonel de Gaulle n'était-elle qu'un hommage du vice à la vertu? Ou bien la reconnaissance d'une dette que le grand Ogre nazi aurait contractée, dès les années 1934-1935, auprès d'un officier français encore à peu près totalement inconnu?... Une vague d'inquiétude nous envahit peu à peu... À quel moment Hitler a-t-il pris connaissance de l'existence de ce livre pour la parution duquel le lieutenant-colonel s'était soigneusement abstenu de demander toute espèce d'autorisation de la part de sa hiérarchie militaire? Faudrait-il voir dans la défaite française de 1940 la preuve de l'efficacité des doctrines militaires gaulliennes?
Remontons un tout petit peu dans les années précédant le coup de faucille si délicatement appliqué par le général Guderian depuis Sedan jusqu'à la baie de Somme. Le colonel de Gaulle envoie le 27 février 1938 un article de revue à Paul Reynaud, futur président du Conseil : "En parcourant cet article [général Guderian, Militär Wochenblatt d'octobre 1936], vous pourrez discerner quel peut être mon état d'esprit, à moi qui vois l'ennemi réaliser intégralement jusque dans le détail, en invoquant mon propre patronage, les conceptions que j'ai, en 1933, offertes "à l'Armée française pour servir à sa foi, à sa force, à sa gloire", tandis que dans mon pays l'obstination du conformisme barre par tous les moyens la route de la réforme."
Y aurait-il donc une Internationale des Ogres? Essayons de conserver notre calme, si possible...
Et laissons Hitler-le-vice - attribuant à sa propre personne le succès de la campagne à l'Ouest, c'est-à-dire en direction de la France - rendre grâce, à distance, à de Gaulle-la-vertu, en présence de son ministre des armements de la production de guerre, Albert Speer : "J'ai lu à plusieurs reprises le livre du colonel de Gaulle sur les possibilités données par la méthode de combat moderne des unités entièrement motorisées, et j'ai beaucoup appris." Quoi donc? Qu'a-t-il appris? Rien sur le rôle de l'aviation, puisque le lieutenant-colonel a commis la bévue, rétrospectivement considérable, d'oublier celle-ci à peu près complètement, encore qu'une édition-bidon ait été publiée au temps de la France Libre avec quelques lignes nouvelles qui jouaient les rustines avant qu'on ne se dépêche de détruire une supercherie qui, découverte, aurait menacé tout l'édifice construit spécialement pour le nouveau héros de l'Histoire de France...
Qu'y avait-il donc de si intéressant pour Hitler, dans ce livre qu'il s'était fait lire dès 1934, en attendant qu'une traduction allemande, réduite à l'essentiel, fût publiée, en 1935, à l'usage des groupes de travail de l'Etat-Major allemand? Serait-ce, par exemple, la confirmation de ce que la cible idéale était effectivement Paris puisque Charles de Gaulle (tout en oubliant, cette fois, le frein représenté par la Commune de Paris après le Sedan de 1870) affirme qu'après sa chute, il n'y en a plus guère que pour 60 minutes avant que tout le pays ne s'effondre : "Doctrines, pouvoirs, réputations, modes, argent, fruits du sol, produits de l'industrie, y affluent ou s'en répandent par les courants de la pensée, du sentiment et du transport que la capitale collecte ou distribue. Son salut et sa perte sont bien près d'être équivalents au salut ou à la perte de l'Etat. Chaque fois qu'au dernier siècle Paris fut pris, la résistance de la France ne se prolongea point d'une heure."... À condition donc qu'il n'y ait pas de Commune, souci unique que le mémorialiste de Gaulle prête d'ailleurs au Pétain de juin 1940...
Et puis, de quel miel gaullien le Führer a-t-il encore fait bonne récolte pour écrabouiller la vilaine France du Front Populaire?...
16:55 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, de Gaulle, Hitler, Commune de Paris
30.12.2007
Quand les Ogres se souviennent - 15
Avec un Hitler un peu plus compréhensif, la défaite de 1940 aurait pu s'offrir aux prétendues "élites" françaises comme le bienheureux soixante-dixième anniversaire d'un événement... malheureux : la capitulation de Napoléon III devant les Prussiens de Bismarck le 2 septembre 1870 à... Sedan. Evénement malheureux pour un instant, car il avait été bientôt compensé, et bien au-delà, par la saignée magistrale infligée en mai 1871 au prolétariat parisien rassemblé dans sa désormais inoubliable Commune : 17.000 fusillés, officiellement... dans le feu même de l'action. Avec ensuite, tout aussi officiellement, et en prenant le temps d'y réfléchir à deux fois, ces 24 conseils de guerre qui jugent 80 enfants, 132 femmes, 9.950 hommes, et en condamnent 270 à mort, 410 aux travaux forcés, 4.016 à la déportation dans une enceinte fortifiée, 3.507 à la déportation simple, 1.323 à la détention ou à la réclusion et 322 au bannissement.
Un vrai bonheur, en effet, puisque, comme l'écrivait Edmond de Goncourt, dès le 31 mai 1871, dans son Journal : "Enfin la saignée a été une saignée à blanc; et les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d'une population, ajournent d'une conscription la nouvelle révolution. C'est vingt ans de repos que l'ancienne société a devant elle, si le pouvoir ose tout ce qu'il peut oser en ce moment."
Mais le pouvoir d'après 1871 allait-il l'oser? Oser quoi? Oser quoi encore, après tant de sang? Après la guerre civile, summum d'une lutte de classes dont les dominants aiment tant à dire qu'elle n'existe pas; ce qui ne les a jamais empêchés de forger à tout moment les armes que, le moment venu, ils n'hésitent jamais à utiliser à fond comme le recommande, par exemple, le 17 avril 1871, le Journal Officiel des Versaillais d'Adolphe... Thiers : "Pas de prisonniers! Si, dans le tas, il se trouve un honnête homme réellement entraîné de force, vous le verrez bien; dans ce monde-là, un honnête homme se désigne par son auréole. Accordez aux braves soldats liberté de venger leurs camarades en faisant, sur le théâtre et dans la rage de l'action, ce que de sang-froid ils ne voudraient plus faire le lendemain."
Oser quoi, après l'ignominie du gouvernement de la Défense nationale proclamé deux jours après la capitulation de Napoléon III à Sedan et présidé par le général Trochu qui n'en finira pas, en sa qualité de précurseur lointain de la "drôle de guerre", d'organiser de fausses attaques contre les Prussiens encerclant la capitale, pour que surviennent enfin le 28 janvier 1871 la convention de capitulation, le 17 février l'arrivée de Thiers à la tête de l'Exécutif, le 1er mars la ratification de la paix qui abandonne l'Alsace-Lorraine à la Prusse, le 18 mars 1871 l'échec de la reprise, à la population parisienne, des canons que, selon l'avis même des Prussiens, elle avait utilisés héroïquement lors de la défense de Paris; puis la libération par Bismarck des 40.000 prisonniers français que Thiers enverra immédiatement massacrer le prolétariat parisien, hommes, femmes et enfants...
Oser quoi? Eh bien, par exemple, la "Réforme intellectuelle et morale" proposée par celui qu'on appellera bientôt le "burgrave de la république" : Ernest Renan... Le voici à la Sorbonne, le 11 mars 1882, occupé à répondre à la question : "Qu'est-ce qu'une nation?" "L'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses."
Illustrons ceci par le thème de rédaction proposé aux élèves du cours élémentaire le 16 août 1884 : "Un bon Français. Composition - canevas. À l'hôpital de Toulon, un jeune sergent subit une amputation pour une blessure subie au Tonkin. Le blessé se réveille, regarde la plaie : "Il vaut mieux cela que d'être Prussien", dit-il. Le sergent était de Metz."
Voilà ce qu'"ils" ont osé faire...
Et voici la vérité bourgeoise telle qu'avait osé la proférer pour ses "pairs", au lendemain de la perte de l'Alsace-Lorraine, le même Ernest Renan : "Si la Prusse réussit à échapper à la démocratie socialiste, il est possible qu'elle fournisse pendant une ou deux générations une protection à la liberté et à la propriété. Sans nul doute, les classes menacées par le socialisme feraient taire leurs antipathies patriotiques, le jour où elles ne pourraient plus tenir tête au flot montant, et où quelque Etat fort prendrait pour mission de maintenir l'ordre social européen."
En 1940, la ligne politique de la bourgeoisie française était donc déjà écrite... croyait-elle...
16:50 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, Commune de Paris, lutte des classes, Hitler, Thiers, guerre civile



