27.11.2008

30 - Le Banquet des Ogres

   À Londres, tandis que le gouvernement de Vichy, instauré par le maréchal Philippe Pétain, collaborait avec le régime nazi, et que la majeure partie de la population, hommes, femmes, enfants, souffrait cruellement de la faim, Charles de Gaulle avait fait à Yvonne, son épouse (selon le témoignage de celle-ci), cette déclaration de très bon goût à propos de ces affamés pas toujours dociles politiquement mais qui n'ont que leur force de travail pour vivre : "En rentrant en France, je les mettrai tous à la gamelle!"

   Bien sûr, quelques années après être rentré dans ses foyers, Charles de Gaulle, devenu président de la République, ne mettrait pas tout le monde à la gamelle. Ou alors... le dîner qui sera donné au palais de l'Elysée, le 24 novembre 1959, le sera dans une gamelle dorée à l'or fin, puisqu'il rassemblerait la fine fleur de l'industrie et de la banque françaises. Mais laissons le chef du Protocole, Jean-Paul Alexis, nous décrire, non sans un brin de nostalgie, le cadre de cet événement : "Cette soirée "économique" fut un incontestable succès, avec un bon taux de participation. Sans doute les robes des femmes de nos grands dirigeants d'entreprise ne venaient-elles pas des mêmes couturiers que celles des épouses de fonctionnaires mais la qualité des invités était remarquable. C'était encore la grande époque - finissante - d'un certain monde des affaires avec ses grands noms." Quels "grands" noms ?

   Voici le chef du Protocole supervisant le placement méticuleux des cartons, munis des noms les plus prestigieux, près des couverts, sur la table, avec le souci majeur de ne pas commettre d'impair... "Citons, dans l'industrie de l'acier, Emmanuel de Mitry (gendre de Wendel), Charles-Albert de Boissieu représentant Schneider (car le dernier du  nom venait de mourir), Michel Paul-Cavalier (Pont-à-Mousson), le baron Petiet, François Lehideux, Jacques de Nervo. On retrouvait l'automobile avec François et Jean-Pierre Peugeot, François Michelin, la chimie avec Raoul de Vitry (Pechiney), René Perrin (Ugine), Arnaud de Vogüé (Saint-Gobain), Jean Delorme (Air Liquide), la construction navale avec René Fould (Saint-Nazaire), les armateurs avec Francis Fabre, le textile avec Marcel Boussac, Jean Prouvost, Charles Gillet. L'avionneur Marcel Dassault était, bien entendu, invité, ainsi que son banquier Albin Chalandon car la banque privée était largement représentée avec, entre autres, le baron Hottinguer, François de Flers (Indochine), les barons Guy et Edmond de Rothschild, le dernier baron de Neuflize, Pierre David-Weil (Lazard), le gouverneur Monik (Paribas), Jacques de Fouchier, etc."

   Il y aurait beaucoup à dire sur chacun de ces noms dont certains retentissent en espèces sonnantes et trébuchantes depuis le début du XVIIIème siècle jusqu'à ce début de XXIème siècle : issu de la plus-value extorquée sur le travail effectué dans les pires conditions par les sans-nom, le capital, ici rassemblé, a été accumulé grâce à l'exploitation capitaliste maintenant séculaire de l'être humain par l'être humain. Nous nous limiterons au nom d'entre les noms, à celui qui sonne comme un coup de canon sur tous les champs de bataille de France, d'Europe et d'Amérique, depuis environ 1704 : Wendel. 

   À suivre...

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