31.01.2008
Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 24
Lecteur attentif de Vers l'armée de métier (1934), Hitler n'aurait peut-être pas détesté lire le nouvel ouvrage publié en 1938 par Charles de Gaulle : La France et son armée. Rien n'empêche d'ailleurs de penser qu'il ait tout de même pu en recueillir quelques échos... Quoi qu'il en soit, désormais, la célébrité d'Hitler, comme celle de Napoléon, est ineffaçable. Or, l'un et l'autre satisfont parfaitement aux critères utilisés par Charles de Gaulle pour définir le héros "politique" tel qu'en lui-même il croyait en pressentir la venue.
La France et son armée s'ouvre sur un rappel à l'intention de celles et de ceux qui regimberaient devant les larmes et le sang : "La France fut faite à coups d'épée. Nos pères entrèrent dans l'Histoire avec le glaive de Brennus. Ce sont les armes romaines qui leur portèrent la civilisation." Nous voici donc prévenus : il faut que ça saigne... Un exemple? Un bon exemple d'avant les tout prochains exploits hitlériens?... Napoléon 1er, bien sûr : "Et l'Empereur, qui a tiré de la nation trois millions d'hommes, est réduit, au moment décisif, à une poignée de combattants."
N'aurions-nous pas mal entendu?... De Gaulle poursuit : "Napoléon a laissé la France écrasée, envahie, vidée de sang et de courage, plus petite qu'il ne l'avait prise, condamnée à de mauvaises frontières dont le vice n'est point redressé, exposée à la méfiance de l'Europe dont, après plus d'un siècle, elle porte encore le poids. Mais, faut-il compter pour rien l'incroyable prestige dont il entoura nos armes, la conscience donnée, une fois pour toutes, à la nation de ses incroyables aptitudes guerrières, le renom de puissance qu'en recueillit la patrie et dont l'écho se répercute encore?"
Rappelons que ceci est écrit en 1938, et que, depuis le premier Empire, les millions de morts de 1914-1918 risqueraient de dresser un fâcheux écran quant aux nécessités profondément inhumaines qui président à la naissance de la gloire pour tout Ogre en chef: "Napoléon a épuisé la bonne volonté des Français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l'Europe de tombes, de cendres et de larmes. Pourtant, ceux-là mêmes qu'il fit tant souffrir, les soldats, lui furent les plus fidèles, et de nos jours encore, malgré le temps écoulé, les sentiments différents, les deuils nouveaux, des foules, venues de tous les points du monde, rendent hommage à son souvenir et s'abandonnent, près de son tombeau, au frisson de la grandeur."
Tout tient donc à la dimension du matériau humain détruit sous le commandement des rois de la boucherie en gants blancs : "Tragique revanche de la mesure, juste courroux de la raison; mais, prestige surhumain du génie et merveilleuse vertu des armes!
Faisons maintenant un petit saut de cinq ans en avant... Le 3 novembre 1943, délivré de la personne de Jean Moulin depuis cinq mois, Charles de Gaulle est occupé à définir, à l'intention de l'Assemblée Consultative provisoire formée à Alger, les volontés de la nouvelle France : "Elle veut faire en sorte que, demain, la souveraineté nationale puisse s'exercer entièrement, sans les déformations de l'intrigue et sans les pressions corruptrices d'aucune coalition d'intérêts particuliers. Elle veut que les hommes qu'elle chargera de la gouverner aient les moyens de le faire avec assez de force et de continuité pour imposer à tous, au-dedans, la puissance suprême de L'Etat et poursuivre, au-dehors, des desseins dignes d'elle." Desseins dignes d'elle...
En février 1945, installé au ministère de la Guerre où régnait autrefois Clemenceau, le général de Gaulle, président du Gouvernement provisoire, évoque la force française et les conditions que la France juge essentielles à son action relativement à la future Allemagne : "Nous souhaitons vivement qu'elles soient également jugées telles par tous nos alliés. Nous ne sommes pas inquiets, d'ailleurs, quant à la possibilité que nous aurons de réaliser la plupart d'entre elles, puisque nous sommes cent six millions d'hommes vivants, bien rassemblés sous le drapeau français, à proximité immédiate de ce qui nous intéresse le plus directement."
Le 2 mars 1945, au milieu d'une population exsangue où la mortalité infantile atteint des sommets d'un autre temps, le "maître" s'enchante : "...nous fabriquons désormais des fusils, des fusils-mitrailleurs, des mortiers, des camions militaires, des avions de chasse, de bombardement léger, de transport. Nous réparons nos propres navires. Si nous ne pouvons encore nous doter nous-mêmes d'artillerie et d'engins blindés, c'est parce que de telles fabrications exigent des délais prolongés. Cependant, je puis annoncer qu'en septembre [retenir cette date pour la suite] commenceront à sortir de nos usines de nouveaux chars français et que, d'ici là, nous aurons produit un nombre important d'auto-mitrailleuses. Nous poursuivrons inlassablement, en dépit de tous les obstacles, cet effort de recrutement, d'instruction, d'encadrement, d'armement, jusqu'à ce que nous ayons rendu à la France les grandes armées qu'elle veut avoir."
Car le temps presse : "...dans le monde, à la fois très actif et très rude que nous voyons se dessiner par-delà la victoire, il apparaît que ce que nous sommes et ce que nous valons, pour notre propre bien et pour le bien des autres, ne pèserait pas lourd et ne pèserait pas longtemps si nous n'entreprenions pas, une fois de plus dans notre Histoire, l'ascension vers la puissance." Mais la France dispose d'un empire : "Notre Afrique du Nord peut voir multiplier son grand essor agricole, grâce à l'irrigation, aux tracteurs, aux engrais, et offre de vastes perspectives d'industrialisation. Notre Afrique Occidentale et Equatoriale, notre Indochine, Madagascar, les Antilles, la Guyane, que beaucoup de travail ont déjà mises en valeur, mais où il reste tant à faire, appellent l'effort enthousiaste de la France."
La tâche serait rude : "Mais la puissance est au bout, une puissance qui, celle-là, n'écrasera personne et, au contraire, profitera à tous nos semblables. Cette puissance, ah! puisse-t-elle devenir la grande ambition nationale!"
Six mois plus tard, en septembre 1945, de Gaulle envoyait un corps expéditionnaire en Indochine... sans doute pour n'écraser personne. Il se préparait ainsi à lui-même sa plus grande défaite de chef militaire qui n'aura connu aucune victoire qui lui soit propre : Diên Biên Phu, 1954.
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28.01.2008
Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 23
Lecteur attentif, dès 1934-1935, de l'ouvrage Vers l'armée de métier d'un certain lieutenant-colonel de Gaulle, Hitler en deviendra un annotateur attentif, selon la découverte - ci-dessus rapportée - effectuée dans le nid de l'Ogre à Berchtesgaden, le 6 mai 1945, par Alain de Boissieu, futur gendre de l'homme du 18 juin. Or, comme on l'a vu, loin de s'en tenir à une admiration silencieuse, Hitler avait immédiatement organisé l'étude approfondie, par l'Etat-Major allemand, de cet ouvrage qui énonçait peut-être la nouvelle doctrine de guerre de l'armée française.
Comment, dès lors, mesurer l'impact, sur l'esprit du chef nazi, des propos qu'on lira ci-dessous? Ne lui parlait-on pas de l'instrument qu'il lui fallait, à lui tout spécialement? Cette violence agissant par elle-même, sans aucune considération pour les dégâts humains qu'elle était faite pour produire et pour répandre, n'était-elle pas destinée à lui aller comme un gant, un gant de fer, un gant de feu et de sang, que Charles de Gaulle lui aura offert si bénévolement - dans tous les sens du terme?
Car, s'il y a bien du génie dans les conceptions militaires du futur chef de la France libre, si ce génie n'a pas été protégé - du fait de son auteur même - par le plus grand des secrets, s'il a permis à Hitler de débrider ses éventuels scrupules en voyant à quel point le possible porte-parole de l'ennemi héréditaire en était dépourvu, comment mesurer la responsabilité dudit Charles de Gaulle dans le désastre planétaire que fut la seconde guerre mondiale?
En effet, qu'était-ce donc que l'armée allemande en 1934? Qu'était-ce donc, à ce moment-là, que l'aptitude du caporal Adolf Hitler à définir un outil de guerre et à en devenir le virtuose qu'aucune considération humaine n'arrêterait plus jamais?... Et soudain, il lui apparaît que l'essentiel a déjà été inscrit noir sur blanc par un officier français...
En tout cas, dès 1934 et sous la plume de Charles de Gaulle, voici rassemblés les moyens nécessaires à l'Ogre des Ogres pour que commence bientôt l'horreur qui désignera à tout jamais le XXème siècle...
"Il est de fait, dorénavant, que sur mer, sur terre et dans les airs, un personnel de choix, tirant le maximum d'un matériel extrêmement puissant et varié, possède sur des masses plus ou moins confuses une supériorité terrible."
"Pour peu que la foule consente à s'organiser, à s'instruire avec toute la rigueur qu'exige désormais l'outillage, bref qu'elle cesse d'être la foule, les éléments spécialisés perdraient progressivement leur puissance relative. Mais, pour un délai de plus en plus long, dans un espace de plus en plus large, à mesure que s'accroissent la complication et le rayon d'action des moyens, les professionnels, dans leurs navires, leurs avions, leurs chars, sont assurés de dominer."
"Un instrument de manoeuvre répressif et préventif, voilà de quoi nous devons nous pourvoir. Instrument tel qu'il puisse déployer du premier coup une extrême puissance et tenir l'adversaire en état de surprise chronique. Ces conditions de brutalité et de soudaineté, le moteur donne le moyen d'y satisfaire, lui qui s'offre à porter ce que l'on veut, où il le faut, à toutes les vitesses, pourvu toutefois qu'il soit manié très bien."
"...les entreprises autonomes, la surprise, l'exploitation, répondent par excellence au caractère de l'instrument nouveau."
"Comment, enfin, ne pas tenir compte de l'impression que peut produire, sur des groupements non aguerris, le péril révélé soudain à la plus haute dose possible et sous la forme la plus effrayante?"
Comme les hommes du mois d'août 1914 ont pu s'en apercevoir : "Toutes les résolutions, illusions, vantardises, dont ils s'étaient cuirassés, s'écroulèrent en un clin d'oeil, les laissant épouvantés au milieu des blessés hurlants et des cadavres tués raides."
"C'est une vérité d'expérience que la révélation du feu, infligée à des troupes mal assurées, peut entraîner de graves conséquences, et tout commande que le corps de choc, pourvu des engins les plus puissants et surprenants, en tire parti sans perdre un jour."
"Peut-être même, l'acte de force se trouverait-il entamé sans qu'aucun des deux partis ait déclaré l'état de guerre, afin de ménager l'hypocrisie générale et d'éviter des complications juridiques gênantes pour les relations."
"Pour peu que l'on consente à donner sur ses intentions le change à son propre camp, que l'on égare à dessein ceux-là mêmes qu'on médite d'employer et que, par astuce calculée, on utilise pour répandre de trompeuses hypothèses tant de moyens qui, de nos jours, permettent à chaque parti de discerner ce qui se passe chez l'autre, on pourra derrière le mensonge cacher la réalité."
"Mais souvent, le succès remporté, on se hâtera d'en cueillir les fruits. Partant de l'objectif atteint, l'armée de métier poussera dans la zone des trophées."
Et voici quelques travaux pratiques pour l'armée française : "Atteindre le Danube souabe, c'est prévenir la réunion de l'Autriche et de l'Allemagne. En débouchant sur le Main, nous galvanisons les Tchèques. En saisissant Trèves et l'Eifel, nous couvrons à la fois Lorraine, Belgique et Luxembourg. Si l'on tient Düsseldorf, on peut paralyser la Ruhr. Que Lyon soit menacé à travers le territoire suisse, sa protection est à Genève. Qui dispose de la Sardaigne est dans les meilleures conditions pour dominer la Méditerranée de l'ouest."
Avis à tous les Etats neutres, et puis à Mussolini... Ah! comme ce beau ramage a dû captiver l'oreille d'Adolf Hitler!...
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24.01.2008
Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 22
Ainsi donc, l'Allemagne nazie et son Führer disposaient-ils, dès les lendemains de sa parution en 1934, de l'ouvrage du lieutenant-colonel Charles de Gaulle Vers l'armée de métier. Muni des pleins pouvoirs depuis fin janvier 1933, Hitler est alors animé par une idée fondamentale : reconstruire puis accroître dans des proportions gigantesques la force militaire allemande à peu près anéantie par la paix signée à Versailles en 1919. Par contraste, au sortir de sa victoire, la France disposait, pensait-on, de la meilleure armée au monde. Du point de vue des vaincus, une question ne cessait alors de se poser : par quelle doctrine ce formidable instrument de guerre français serait-il désormais orienté? Le maintien des positions acquises à la suite de la reprise de l'Alsace-Lorraine? Ou bien la tentation de revenir sur ce que la diplomatie internationale s'était employée à ne pas permettre : la conquête du territoire allemand situé sur la rive gauche du Rhin?
Dans ce contexte troublant, le brûlot de Charles de Gaulle ne devait-il pas être considéré comme un indice essentiel, la preuve qu'il allait peut-être falloir remettre ça bientôt? C'est l'orientation retenue par la revue militaire allemande Gasschutz und Luftschutz qui constate, dès juillet 1935, que : "Toute l'argumentation de De Gaulle est tournée vers l'offensive. On peut difficilement mieux dévoiler les véritables intentions de l'état-major français." Mieux "dévoiler", allons bon!... Pour sa part, Georg Adolf Narciss écrit [die Bücherei, Leipzig 1936] : "La France qui se veut "toujours en vedette", est en train de constituer d'immenses forces motorisées pour intervenir à sa guise en Europe."
Vraiment, ne s'agit-il pas là que d'un procès d'intention? Certes, de Gaulle est un des prophètes de la motorisation (sans les avions!), mais comment croire qu'un homme comme le futur héros de la France Libre ait pu se laisser aller à publier en 1934 un livre qui aurait enfermé matière, d'une part, à conforter la volonté de Hitler de reconstruire son armée au plus vite et de la façon la plus colossale possible pour faire face à une France redevenue belliqueuse, façon Napoléon Ier, et matière, d'autre part, à définir les instruments efficaces fournis par la mécanique la plus moderne aux nouvelles entreprises guerrières?... C'est à n'y pas croire!... Par son exagération, ce propos ne mérite que le plus grand mépris. Laissons-le donc. Continuons plutôt à faire confiance à la légende gaullienne les yeux fermés. Et avant même de l'avoir ouvert, refermons Vers l'armée de métier, ouvrage de génie, dont nous avons bien, toutes et tous, entendu parler, mais qui est sans doute d'une telle technicité et d'une telle élévation morale que nous n'y entraverions certainement que couic!...
Eh bien, non, ouvrons-le... Et, en sentant toujours derrière nous le regard curieux d'Adolf Hitler, émerveillons-nous de ce qu'il y a ici à retenir pour un Ogre de son espèce... Armée de métier, avez-vous dit...
"Du jour où sera créée une force faite d'hommes de chez nous, mais professionnelle et, par là, disposée aux campagnes lointaines, soustraite au marché électoral et faisant voir, de temps en temps, dans des régions bien choisies, quelques-unes de ses belles troupes, nous serons assez bien parés contre des événements fâcheux pour les rendre, du coup, moins probables."
"Rien ne doit peser aux troupes de carrière de ce qui rend l'arrachement douloureux : habitudes, intérêts, liens de famille."
"D'abord, c'est au goût des belles mécaniques que le service dans les troupes de métier offrira pleine satisfaction."
"Cela seul, qu'on en soit certain, attirera les volontaires."
"D'ailleurs, l'instruction des troupes, il n'est que d'y appliquer la flamme de l'esprit sportif. Qu'on mette à profit la volonté de force et d'adresse prodiguée sur tant de stades, le goût de dépasser les autres dont s'enivre la jeunesse, la renommée que l'opinion dispense aux champions, bref l'immense dépense d'énergie et d'orgueil consentie par notre siècle en faveur de l'effort physique et de la compétition!"
""Messieurs les maîtres", bien vêtus et nourris, insouciants célibataires, enviés pour tant de volants, cylindres, antennes, télémètres, dont ils auront à se servir, parcourant la campagne d'avril à novembre et, tout en manoeuvrant, faisant leur tour de France, se recruteront aisément."
"Un soldat se forme dans l'épreuve. On ne donne la valeur aux troupes comme la saveur aux fruits qu'en contrariant la nature. Mais justement, l'armée de métier assurera aux soldats le ressort de la force et la compensation de leurs sacrifices, à savoir : l'esprit militaire."
"Pour que naisse, demain, l'armée de métier, pour que lui soient donnés la matière et l'esprit nouveaux sans lesquels elle ne serait qu'une décevante velléité, il faut qu'un maître apparaisse, indépendant en ses jugements, irrécusable dans ses ordres, crédité par l'opinion; serviteur du seul Etat, dépouillé de préjugés, dédaigneux de clientèles; commis enfermé dans sa tâche, pénétré de longs desseins, au fait des gens et des choses du ressort; chef faisant corps avec l'armée, dévoué à ceux qu'il commande, avide d'être responsable; homme assez fort pour s'imposer, assez habile pour séduire, assez grand pour une grande oeuvre, tel sera le ministre, soldat ou politique, à qui la patrie devra l'économie prochaine de sa force."
Hitler 1934-1935... rêvant avec, au bout des doigts, ce livre qui n'est pas que la terre-ballon-de-baudruche confiée par Charlie Chaplin au Dictateur pour la lui faire éclater sous le nez... Car ce livre est avant tout une arme de destruction massive.
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21.01.2008
Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 21
Le 6 mai 1945, Alain de Boissieu, futur gendre du désormais général de Gaulle, a vécu un grand moment dans le nid d'aigle encore tout chaud d'Adolf Hitler à Berchtesgaden : "...je pénétrai, avec l'autorisation des Américains qui en assuraient la garde depuis le matin zéro heure, dans une pièce où se trouvait une partie de la bibliothèque privée d'Hitler; compulsant quelques livres, j'eus la satisfaction de trouver un lot de volumes sur la tactique, la stratégie, l'emploi des armes, et tout à coup je vis une couverture que je connaissais bien, celle du livre du lieutenant-colonel de Gaulle, Vers l'armée de métier, traduit en allemand. Je parcourais fiévreusement les pages et j'y découvrais avec étonnement des annotations qui étaient incontestablement de la main d'Hitler puis une note sur l'auteur en allemand que je mis dans ma poche." S'enquérant, auprès des Américains, de la possibilité d'emporter ce document exceptionnel, Alain de Boissieu se heurta à tout autre chose qu'un simple refus, à une destruction de preuve : "Aussitôt un sous-officier s'avança et prenant le livre le jeta sur le brasier qui servait à réchauffer la garde." (Pour combattre avec de Gaulle, Plon 1981, page 316).
L'attention portée par Hitler au livre du lieutenant-colonel de Gaulle n'était-elle qu'un hommage du vice à la vertu? Ou bien la reconnaissance d'une dette que le grand Ogre nazi aurait contractée, dès les années 1934-1935, auprès d'un officier français encore à peu près totalement inconnu?... Une vague d'inquiétude nous envahit peu à peu... À quel moment Hitler a-t-il pris connaissance de l'existence de ce livre pour la parution duquel le lieutenant-colonel s'était soigneusement abstenu de demander toute espèce d'autorisation de la part de sa hiérarchie militaire? Faudrait-il voir dans la défaite française de 1940 la preuve de l'efficacité des doctrines militaires gaulliennes?
Remontons un tout petit peu dans les années précédant le coup de faucille si délicatement appliqué par le général Guderian depuis Sedan jusqu'à la baie de Somme. Le colonel de Gaulle envoie le 27 février 1938 un article de revue à Paul Reynaud, futur président du Conseil : "En parcourant cet article [général Guderian, Militär Wochenblatt d'octobre 1936], vous pourrez discerner quel peut être mon état d'esprit, à moi qui vois l'ennemi réaliser intégralement jusque dans le détail, en invoquant mon propre patronage, les conceptions que j'ai, en 1933, offertes "à l'Armée française pour servir à sa foi, à sa force, à sa gloire", tandis que dans mon pays l'obstination du conformisme barre par tous les moyens la route de la réforme."
Y aurait-il donc une Internationale des Ogres? Essayons de conserver notre calme, si possible...
Et laissons Hitler-le-vice - attribuant à sa propre personne le succès de la campagne à l'Ouest, c'est-à-dire en direction de la France - rendre grâce, à distance, à de Gaulle-la-vertu, en présence de son ministre des armements de la production de guerre, Albert Speer : "J'ai lu à plusieurs reprises le livre du colonel de Gaulle sur les possibilités données par la méthode de combat moderne des unités entièrement motorisées, et j'ai beaucoup appris." Quoi donc? Qu'a-t-il appris? Rien sur le rôle de l'aviation, puisque le lieutenant-colonel a commis la bévue, rétrospectivement considérable, d'oublier celle-ci à peu près complètement, encore qu'une édition-bidon ait été publiée au temps de la France Libre avec quelques lignes nouvelles qui jouaient les rustines avant qu'on ne se dépêche de détruire une supercherie qui, découverte, aurait menacé tout l'édifice construit spécialement pour le nouveau héros de l'Histoire de France...
Qu'y avait-il donc de si intéressant pour Hitler, dans ce livre qu'il s'était fait lire dès 1934, en attendant qu'une traduction allemande, réduite à l'essentiel, fût publiée, en 1935, à l'usage des groupes de travail de l'Etat-Major allemand? Serait-ce, par exemple, la confirmation de ce que la cible idéale était effectivement Paris puisque Charles de Gaulle (tout en oubliant, cette fois, le frein représenté par la Commune de Paris après le Sedan de 1870) affirme qu'après sa chute, il n'y en a plus guère que pour 60 minutes avant que tout le pays ne s'effondre : "Doctrines, pouvoirs, réputations, modes, argent, fruits du sol, produits de l'industrie, y affluent ou s'en répandent par les courants de la pensée, du sentiment et du transport que la capitale collecte ou distribue. Son salut et sa perte sont bien près d'être équivalents au salut ou à la perte de l'Etat. Chaque fois qu'au dernier siècle Paris fut pris, la résistance de la France ne se prolongea point d'une heure."... À condition donc qu'il n'y ait pas de Commune, souci unique que le mémorialiste de Gaulle prête d'ailleurs au Pétain de juin 1940...
Et puis, de quel miel gaullien le Führer a-t-il encore fait bonne récolte pour écrabouiller la vilaine France du Front Populaire?...
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17.01.2008
Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 20
Interné dans les prisons de guerre allemandes dès 1916 (ce qui mettrait un coup d'arrêt définitif à sa volonté déterminée de devenir un grand chef militaire), le capitaine de Gaulle, sans doute en sa qualité de futur éminent spécialiste des virilités gouvernementales mal placées, pourra tout à loisir prononcer, fin 1916 - début 1917, devant ses camarades d'infortune, des conférences qui dévoilent tout net le pot aux roses des grandes déclarations aux troupes et des "nécessaires" hécatombes, et ceci en prenant exemple sur les offensives en Champagne auxquelles il avait été mêlé fin 1914 - début 1915 : "La défaillance ultérieure de certaines unités dont vous avez tous entendu parler n'a guère, à mon humble avis, d'autre motif que la démoralisation résultant de ces expériences lamentables où l'infanterie qui en fut l'instrument toucha, je vous l'assure, le fond du désespoir. Prise chaque fois entre la certitude de la mort sans aucun résultat à dix mètres de la tranchée de départ, et l'accusation de lâcheté qu'un commandement trop nerveux et du reste sans illusion lui-même lui prodiguait aussitôt si ses pertes n'étaient pas jugées suffisantes pour que l'on pût se couvrir avec ces morts vis-à-vis des échelons supérieurs."
Autrement dit: "Pourvu, pourvu qu'on m'en tue suffisamment!..." On comprend mieux, dès lors, le "pleinement satisfait" du lieutenant de Gaulle dans sa lettre, que nous avons citée précédemment, du 27 décembre 1914 à sa chère mère. Evidemment, il n'était qu'un parmi tant d'autres... Mais son témoignage permet de comprendre pourquoi la boucherie de 14-18 ne pouvait manquer de connaître un assez gros "débit". Car, si le lieutenant de Gaulle, brisé dans ses élans on ne peut plus virils, n'avait pu compter que par quelques pauvres dizaines, que dire des colonels? des généraux? des futurs maréchaux?... Médailles!... Honneurs!... Et tout cela façon sport de haute compétition ou chevalerie en gants blancs... "Un jour, je gagne (tant de morts et tant de blessés); un jour, je perds (tant de morts et tant de blessés)." Comme on va le voir, c'est certes "cruel", mais c'est parfaitement "régulier"...
Voici comment, selon le de Gaulle des Mémoires, il faut interpréter l'attitude du maréchal Pétain devant la défaite de 1940 : "Ce vieux soldat, qui avait revêtu le harnois au lendemain de 1870, était porté à ne considérer la lutte que comme une nouvelle guerre franco-allemande. Vaincus dans la première, nous avions gagné la deuxième, celle de 1914-1918, avec des alliés sans doute, mais qui jouaient un rôle secondaire. Nous perdions maintenant la troisième. C'était cruel mais régulier." Et puis survient, dans l'esprit de Pétain, et toujours selon de Gaulle, ce qui menace d'être tout aussi cruel et tout aussi régulier : "Après Sedan et la chute de Paris, il n'était que d'en finir, traiter et, le cas échéant, écraser la Commune comme, dans les mêmes circonstances, Thiers l'avait fait jadis." ...En 1871, avec la complicité des Prussiens, et en retournant les armes des prisonniers de guerre français libérés par Bismarck contre la population parisienne, hommes, femmes, enfants...
Mais vous, lieutenant-colonel de Gaulle ("Vers l'armée de métier", 1934), comment qualifieriez-vous l'attitude de cette armée-là? "À peine sortie des prisons de l'ennemi, elle trouvait assez de fidélité pour enlever les barricades de la Commune et sauver l'Etat." Fidélité, dites-vous, mais... Mais, alors, général de Gaulle, après 1940, la Résistance? (à Claude Guy, son officier d'ordonnance de 1946 à 1949) : "Et puis, je peux bien vous le dire : ce qui importait, c'était de maintenir les compagnons de la Libération au pinacle, en n'étant pas trop sévères en ce qui concerne l'attribution de la médaille de la Résistance, qui, dans mon esprit, devait servir de dépotoir."
Ah! mon général... Mais, Laval, tout de même, n'était-ce pas l'horreur totale? Mon général, la France, grande lectrice de vos Mémoires vous écoute (L'Unité, page 299) : "Laval avait joué. Il avait perdu. Il eut le courage d'admettre qu'il répondait des conséquences. Sans doute, dans son gouvernement, déployant pour soutenir l'insoutenable toutes les ressources de la ruse, tous les ressorts de l'obstination, chercha-t-il à servir son pays. Que cela lui soit laissé! C'est un fait, qu'au fond du malheur, ceux des Français qui, en petit nombre, choisirent le chemin de la boue n'y renièrent pas la patrie. Témoignage rendu à la France par ceux de ses fils "qui se sont tant perdus". Porte entrouverte sur le pardon."
Avec, comme preuve du grand pardon accordé aux "collaborateurs" de tout poil, ce beau collier étrangleur, très gaulliste de facture, qui, aujourd'hui encore, nous tient : la Constitution de 1958, que vient si élégamment décorer la possibilité très individualisée, pour le plus viril d'entre les virils, de mettre en oeuvre, à l'intérieur les pleins pouvoirs de l'article 16, et à l'extérieur le feu thermo-nucléaire...
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13.01.2008
Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 19
La bourgeoisie française n'avait pas attendu le Code civil de 1804 pour donner plus que des "lettres de noblesse" à la propriété. Si la prise de la Bastille, réalisée le 14 juillet 1789, avait signé une très nette remise en cause de la monarchie de droit divin, à peine une quarantaine de jours plus tard, le 26 août 1789, La déclaration des droits de l'homme et du citoyen indiquait on ne peut plus nettement le dieu et maître de la nouvelle société en proclamant, dans son article 17, le caractère "inviolable et sacré" du droit de propriété. Ni l'homme ni le citoyen de la "Déclaration" n'atteignaient à cette éminence, à cette dignité, qu'on pourrait croire "basiques" dans une démocratie, de disposer d'une vie, d'avance, inviolable et sacrée...
Un siècle plus tôt, tout juste en 1689, et au lendemain de l'Illustre Révolution (1688) qui avait vu la chute de Jacques II, l'Anglais John Locke - grand initiateur des Lumières et pourfendeur de la monarchie de droit divin - signalait parfaitement où passait désormais la ligne de démarcation entre la propriété et ce qui n'en est pas, fût-ce la vie humaine : "Nous voyons qu'un sergent qui peut donner à un soldat l'ordre de marcher sur la gueule d'un canon ou de se tenir sur une brèche où il est presque assuré d'être tué ne peut cependant pas ordonner à ce soldat de lui donner un penny de son argent; de même le général qui peut le condamner à mort pour avoir déserté son poste ou pour n'avoir pas obéi aux ordres les plus désespérés ne peut, malgré tout son pouvoir absolu de vie et de mort, disposer du moindre liard sur ce que possède ce soldat ni se saisir de la moindre parcelle de ses biens."
Alors, à combien de vies humaines évaluer à l'avance la reprise de cette grande parcelle de propriété que constituait l'Alsace-Lorraine? Peut-être cela pouvait-il se réaliser sans trop compter : le jeune paysan parcellaire appartenait généralement à une famille assez nombreuse, rassemblée sur une terre morcelée qu'il faudrait morceler encore, à moins qu'il ne faille, à certains fils, rejoindre les classes dangereuses rassemblées autour des industries, tandis que certaines de leurs soeurs se feraient domestiques chez tel ou tel bourgeois, ou tel ou tel hobereau... Comme l'avait constaté Napoléon Ier en son temps : la chair à canon, ce n'était sans doute pas ce qui manquait le plus...

Et voici, dans le contexte de 1914, ce qu'écrit à sa mère le 27 décembre un officier de vingt-quatre ans, le lieutenant Charles de Gaulle : "Cela m'a pourtant fait quelque peine de quitter ma 7ème compagnie. Je ne l'avais commandée que dans les tranchées mais elle m'y avait pleinement satisfait. En deux mois déjà, elle avait perdu sous mes ordres 27 tués et blessés, ce qui n'avait rien d'excessif." Curieuse façon de placer sa peine et sa satisfaction... Deux mois plus tard, le 20 février 1915, il est capitaine. L'Ogre en herbe, usant de sa meilleure plume, s'adresse aux commandants de compagnie du 33ème régiment d'infanterie : "C'est le grand effort de libération du territoire français que le 1er corps a l'honneur de commencer. Les pertes importent peu si le résultat est acquis."
Cela, c'est pour le temps de guerre, et face à l'armée ennemie. En temps de paix, et face à la population civile, la grosse difficulté reste entière. Car les Papon, ça ne se rencontre pas à tous les coins de rue... Et sans les Papon, l'Ogre fait bien piètre figure. Nous le retrouvons donnant en octobre 1967 un avis autorisé sur son Premier ministre, Georges Pompidou, à Jacques Foccard (dont il faut, de toute nécessité, édulcorer le vocabulaire qu'il rapporte) : "Il n'exécute pas ma politique, il traficote tout le temps, il négocie, il arrange les choses. Or il n'est pas là pour arranger les choses ; il est là pour exécuter ou faire une politique. Mais, voyez-vous, lui, il n'a pas de c..., et ça, on n'y peut rien! Il aime négocier."
Voici maintenant le tour du ministre de l'Intérieur : "Et puis, bien entendu, Fouchet n'a pas de c..., et cela vous le savez bien, vous Foccard, vous me l'avez dit vous-même. - Non, mon Général! - Mais si, vous savez bien que c'est un incapable, qu'il n'a pas de coffre; alors, tout de suite, il s'est demandé comment il allait faire pour éviter d'avoir des ennuis. Le malheureux Joxe, c'est la même chose."
Pourtant, en voici un, Alexandre Sanguinetti, grand invalide de guerre (de Gaulle à Foccard, 4 avril 1968) : "C'est un type solide. Il a des c..., c'est quelqu'un!" Et puis vient la bourrasque de mai 68. Le Général est au plus bas relativement à ce qui pourrait se situer au-dessous de la ceinture dans l'ensemble des membres du Gouvernement (la parenthèse est de Foccard soi-même) : "Ce n'est pas de ma faute si mes ministres n'ont rien dans le ventre, si mes ministres n'ont pas de c... (expression qu'il a employée assez souvent à ce moment-là), s'ils n'ont pas de courage."
Est-ce à rire ou à pleurer?...
La question est plutôt : de Gaulle, combien de morts?... Evidemment, beaucoup plus qu'on n'ose le penser avant d'y avoir regardé de plus près.
21:05 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, révolution de 1789, propriété, guerre de 1914-1918, mai 68, général de gaulle
09.01.2008
Terrain de jeux des Ogres : le Code civil - 18
Or, à l'occasion des travaux qu'un siècle après son adoption ils consacrent au Code civil de 1804, les mêmes éminents juristes ne peuvent manquer de faire le bilan de l'évolution de la propriété agricole depuis le début du XIXème siècle. Ils constatent, alors, qu'un phénomène de plus en plus inquiétant se développe au-delà de cette vie que le Code civil a organisée pour le paysan parcellaire accroché à une terre qu'il alimente d'un travail parfois très pénible mais indépendant, jusqu'à ce que l'extension du marché agricole et l'accentuation de la concurrence viennent plomber sa vie quotidienne avec, parfois, la mortifère hypothèque qui menace de tout lui enlever, à lui et à ses enfants, selon un processus qui s'étend par-delà les frontières de la France, et qui rassemble, à distance, les exilés de la terre.
Albert Sorel écrit : "En même temps que se créait cette propriété constamment mouvante, et, partant, vouée aux incertitudes des affaires humaines, à tous les contre-coups de la politique, des guerres et des révolutions sur toute la surface du globe, surgissait une classe d'hommes, celle des ouvriers industriels, portant la main-d'oeuvre où l'industrie allait la demander, s'agglomérant autour des fourneaux, en populations immenses aussi instables, aussi dégagées des liens du sol que les produits qu'elles concourent à fabriquer, et par la force même des choses, non seulement détournée de la propriété rurale, mais obligée de disputer à une concurrence effroyable, l'accession, de plus en plus difficile, à la propriété nouvelle, contemporaine de son avènement social, la propriété mobilière."
Voici donc, si l'on n'y prend garde en France, d'éventuelles armées pour une nouvelle Commune de Paris, ou tout au moins pour des résultats électoraux qui pourraient se traduire par une mise en cause du statut de la propriété privée des moyens de production, moyens de production dont ces populations sont totalement démunies, tandis que, pour elles, la stabilité du foyer sur une terre permettant au minimum l'autoconsommation n'est au mieux qu'un souvenir lointain. Comme Albert Sorel le constate : "La famille, considérée comme une sorte de production humaine, tenue par ses racines, resserrée autour de la maison paternelle, se déracine, se transplante, se disperse et ne se retrouve plus."
Ici, le code centenaire de la propriété n'est plus adapté, ce qui permet de mieux saisir en quoi il l'est lorsqu'il s'adresse aux situations pour lesquelles il a été élaboré et mis en place. C'est encore Albert Sorel qui le dit : "Il se forme toute une catégorie de ménages nouveaux qui se prêtent difficilement aux régimes divers réglés par le Code civil. Ces régimes supposent une fortune ou tout au moins des éléments de fortune, acquis au moment du mariage, tandis qu'aujourd'hui, dans un très grand nombre de cas, il s'agit d'une fortune à faire dont on ne peut savoir ni si elle se fera, ni quels en seront les éléments : les époux ignorent en se mariant comment ils vivront, quelles seront les conditions de leur vie."
Mais alors, pourquoi, au-delà de la propriété réelle, celle qui concerne les moyens de production, ne pas en promouvoir une autre, tout aussi "propriété qu'elle", mais pas "des moyens de production"? Que sera-ce alors? Le moyen de synthétiser l'ensemble des précautions qu'il est urgent de prendre par rapport à la classe ouvrière : "En même temps que l'on cherche à donner plus de sécurité dans son travail à la classe des travailleurs industriels, devenue si nombreuse, en notre pays, et, par le suffrage universel, si considérable dans la démocratie française, on essaie non seulement de la rendre plus stable, de l'attacher davantage aux destinées du pays, de lui rendre accessible, par la divisibilité des titres, la fortune mobilière, par l'économie domestique et les caisses d'épargne, la transformation en rente sur l'Etat de leur épargne; mais on tâche de créer, pour les ouvriers et à leur usage, une forme nouvelle de propriété foncière, l'habitation à bon marché, aboutissant à la propriété qui s'acquiert par l'usage même et comme par une sorte d'épargne foncière."
Et c'est d'abord en face de cette propriété acquise au prix de toute une vie de travail que les dominants ont brandi, avec succès très souvent, la terrible image du bolchevik qui ne peut qu'avoir le couteau entre les dents, c'est-à-dire de cet Ogre, très particulier, qui voit rouge chaque fois qu'il entend le mot "propriété"... À ce compte-là, bien sûr, il n'est plus très nécessaire de se pencher sur les travaux de Marx, d'Engels ou de Lénine pour y prendre ne serait-ce qu'une petite idée des rudes questions que pose la fin de l'exploitation de l'être humain par l'être humain.
17:15 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, code civil, propriété privée, classe ouvrière
06.01.2008
Terrain de jeux des Ogres : le Code civil - 17
Mais le façonnement des consciences par l'Instruction publique ne peut suffire à expliquer l'attitude fondamentalement combative - en dehors de cas individuels et de périodes d'un découragement relativement partagé - des fantassins français de 1914-1918. Pour l'essentiel, il s'agissait de jeunes hommes d'origine rurale, pour la plupart agriculteurs sur des exploitations à caractère familial, autrement dit de descendants des principaux bénéficiaires, parmi le peuple, de la Révolution française : les paysans parcellaires.
Consolidée par l'adoption du Code civil de 1804, la parcelle, c'est-à-dire, à cette époque-là, l'essentiel de l'outil nécessaire à la production agricole familiale, assurait à la grande majorité du peuple français une indépendance et une stabilité, au moins apparentes et parfois réelles sinon véritablement durables. On peut donc imaginer que, pour ces paysans, l'Alsace-Lorraine apparaissait comme une grosse parcelle que l'ennemi prussien avait arrachée à la France, une parcelle de terre nationale dont les sillons avaient pris la forme de tranchées.
Or, en 1904, soit dix ans avant le déclenchement de la première guerre mondiale, d'éminents juristes avaient été conviés à rédiger le Livre du Centenaire du Code civil de 1804. Curieusement, tout semble y être déjà, et en particulier sous la plume d'Albert Sorel qui avait reçu la responsabilité de préparer le texte d'introduction...
Cadre général des relations de la paysannerie avec le Code civil?... "Le paysan connaît la loi, il la révère, parce que la loi c'est la garantie de la jouissance et de la transmission de la terre, de sa terre, de sa propriété." Il faut y insister : il s'agit bien là de la propriété des moyens nécessaires à la production familiale, c'est-à-dire d'un capital avec lequel on travaille directement soi-même et ses proches parents... Travail-capital, tout en un.
Voici donc le paysan parcellaire français tel que l'a forgé ce Code de la propriété, et donc de l'échange, qu'est le Code civil de 1804 : "Il énumère les pièces de la dot, il raisonne des partages; il connaît les noms et sobriquets de chaque pièce, il en connaît l'histoire, d'où ce morceau vient, par mariage, succession ou vente, et quelle vente, licitation libre, licitation forcée, placement pour les uns, déconfiture pour les autres. C'est toute sa morale en action, sa "sociologie" naturelle. Il l'enseigne à ses enfants comme on enseignait aux rois l'histoire de leurs généalogies, de leurs héritages et de leurs prétentions; et avec chaque champ, les litiges qu'il comporte, ses mitoyennetés, ses servitudes, le régime de ses eaux et de ses passages, les conflits anciens et toute leur chronique; les temps d'autrefois et leurs charges, l'affranchissement, la conquête, les longues convoitises sur les pièces d'alentour, car tout paysan connaît les patientes entreprises, les longs projets et les entêtements de convoitise; il guette la saisie de l'un, la décrépitude de l'autre, il calcule sur la maladie, les hérédités, les vices mêmes; il a, pour son bien, des morceaux dispersés à rassembler, des droits à réclamer, des limites naturelles à atteindre, et comme on dit aujourd'hui, des sphères d'action et des arrière-pays où s'étendre."
Et voici le paysan parcellaire devant la grande politique: "La patrie, pour lui, n'est que sa terre prolongée dans la grande terre des autres et de tout le monde, et c'est toujours sa terre, indéfiniment étendue, cette patrie que l'on n'emporte point à la semelle de ses souliers; la perdre, c'est perdre tout, "perdre pied" comme on dit, sombrer et s'abîmer."
Ainsi donc, à consulter les spécialistes de la propriété privée, dix ans avant le temps des tranchées, le paysan y était apparemment déjà : "On peut lui appliquer ce mot d'un vieux campagnard à un vieux militaire : "Vous êtes appelé à donner votre vie d'un seul coup, la nôtre s'en va goutte à goutte."
14:35 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, code civil, droit de propriété, guerre, travail, capital
03.01.2008
Quand les Ogres préparent leurs agapes - 16
Edmond de Goncourt était exagérément pessimiste lorsque, selon la phrase précédemment citée, il prophétisait, au lendemain de l'écrasement sanglant de la Commune, une période de 20 années de repos pour l'ancienne société. Le repos, le vrai repos, allait être de 65 ans, c'est-à-dire jusqu'à l'émergence du Front Populaire en 1936.
C'est qu'en effet, entre-temps, le pouvoir avait osé agir directement sur les esprits des enfants du peuple, tout en masquant le fond de sa pensée à lui, qui était qu'en cas de pression exagérée de la démocratie socialiste en France ou, plus largement en Europe, le recours, comme l'avait écrit Ernest Renan, ce serait... la Prusse. L'amie secrète de l'ordre bourgeois, c'était donc cette même Prusse qui venait de ravir l'Alsace-Lorraine à la France, et, tout spécialement, la ville de Metz d'où était originaire le sergent modèle que la note précédente nous a montré au réveil de son amputation pour une blessure subie au Tonkin...
Au Tonkin... qui apparaît ainsi, dans une rédaction pour le cours élémentaire, en 1884, deux ans après l'adoption des lois voulues par le ministre de l'Instruction publique Jules Ferry, à qui ses activités de président du Conseil, de ministre des Affaires étrangères et d'auteur de l'ouvrage Le Tonkin et la Mère-Patrie vaudront le surnom de Ferry-le-Tonkinois...
De fait, ce ne sont pas directement les anciens élèves de 1884, mais leurs fils, qui iront se faire massacrer en partie ou en totalité sur les champs de bataille de 1914-1918... en attendant la "divine surprise", selon Charles Maurras, de l'arrivée au pouvoir, grâce à l'envahisseur nazi, du dénommé Pétain.
Et les Ogres savent très bien dans quelle sauce il convient de faire mijoter les enfants du peuple. C'est ce qu'explique le Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire publié en 1883 sous la direction de Ferdinand Buisson : "Il n'y a rien d'indifférent dans les premières impressions de l'enfance, ni la suite de mots que les instituteurs font épeler, ni le texte des dictées, ni les morceaux qu'ils font apprendre par coeur, ni le choix des sentences et des gravures dont ils peuvent orner les murs de la classe. Il n'est pas rare que, même dans un âge avancé, on retrouve encore dans le fond de sa mémoire des traces de ce passé lointain, et plus d'un parmi nous s'est étonné du rôle considérable qu'a joué dans sa vie un souvenir qui lui est resté du premier livre où il a appris à lire, l'un des premiers modèles d'écriture qu'il a copiés, l'une des premières phrases qu'il a plus ou moins correctement orthographiées, du précepte ou de l'image qu'il croit voir encore sur le mur de la première salle de classe où il est entré." Dont la carte de la France amputée... de l'Alsace-Lorraine.
Il y a, en effet, ce qui peut revenir à la conscience. Et puis il y a ce qui ne peut pas y revenir. En s'engageant sur ce terrain, la psychanalyse saurait dégager certaines voies d'acccès à la vérité du champ politique, par exemple... Et avec ce qui suit encore, qui est d'Ernest Renan (1871) : "Le but poursuivi par le monde, loin d'être l'aplanissement des sommités, doit être au contraire de créer des dieux, des êtres supérieurs, que le reste des êtres conscients adorera et servira, heureux de les servir." Et puis : "L'essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre. Si l'ignorance des masses est une condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature ne s'arrête pas devant de tels soucis; elle sacrifie des espèces entières pour que d'autres trouvent les conditions essentielles de leur vie." Et enfin : "Qu'importe que les millions d'êtres bornés qui couvrent la planète ignorent la vérité ou la nient, pourvu que les intelligents la voient et l'adorent?"
Alors, qu'importe les millions de morts... pourvu qu'il en reste un, un seul, mais le vrai héros qui vaut pour la multitude, la jeunesse en allée dans ses 20 ans d'amputation, de gémissement, d'horreur : le Soldat Inconnu.
Dont la vérité n'en finit pas de hurler dans ces petits villages d'où la vie s'est peu à peu éloignée désormais, de sorte que le visiteur d'aujourd'hui qui s'attarde devant les monuments ne peut que s'étonner qu'il ait pu s'y rencontrer, aux abords de 1914, tant et tant de futurs "morts pour la France", la France donc de messieurs Thiers, Ferry, Renan, ceux grâce à qui Bismarck avait pu se saisir... de l'Alsace-Lorraine qu'il aura fallu aller reprendre.
10:40 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, le tonkin, jules ferry, ernest renan, adolphe thiers, instruction publique



