« Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 23 | Page d'accueil | Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 25 »
31.01.2008
Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 24
Lecteur attentif de Vers l'armée de métier (1934), Hitler n'aurait peut-être pas détesté lire le nouvel ouvrage publié en 1938 par Charles de Gaulle : La France et son armée. Rien n'empêche d'ailleurs de penser qu'il ait tout de même pu en recueillir quelques échos... Quoi qu'il en soit, désormais, la célébrité d'Hitler, comme celle de Napoléon, est ineffaçable. Or, l'un et l'autre satisfont parfaitement aux critères utilisés par Charles de Gaulle pour définir le héros "politique" tel qu'en lui-même il croyait en pressentir la venue.
La France et son armée s'ouvre sur un rappel à l'intention de celles et de ceux qui regimberaient devant les larmes et le sang : "La France fut faite à coups d'épée. Nos pères entrèrent dans l'Histoire avec le glaive de Brennus. Ce sont les armes romaines qui leur portèrent la civilisation." Nous voici donc prévenus : il faut que ça saigne... Un exemple? Un bon exemple d'avant les tout prochains exploits hitlériens?... Napoléon 1er, bien sûr : "Et l'Empereur, qui a tiré de la nation trois millions d'hommes, est réduit, au moment décisif, à une poignée de combattants."
N'aurions-nous pas mal entendu?... De Gaulle poursuit : "Napoléon a laissé la France écrasée, envahie, vidée de sang et de courage, plus petite qu'il ne l'avait prise, condamnée à de mauvaises frontières dont le vice n'est point redressé, exposée à la méfiance de l'Europe dont, après plus d'un siècle, elle porte encore le poids. Mais, faut-il compter pour rien l'incroyable prestige dont il entoura nos armes, la conscience donnée, une fois pour toutes, à la nation de ses incroyables aptitudes guerrières, le renom de puissance qu'en recueillit la patrie et dont l'écho se répercute encore?"
Rappelons que ceci est écrit en 1938, et que, depuis le premier Empire, les millions de morts de 1914-1918 risqueraient de dresser un fâcheux écran quant aux nécessités profondément inhumaines qui président à la naissance de la gloire pour tout Ogre en chef: "Napoléon a épuisé la bonne volonté des Français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l'Europe de tombes, de cendres et de larmes. Pourtant, ceux-là mêmes qu'il fit tant souffrir, les soldats, lui furent les plus fidèles, et de nos jours encore, malgré le temps écoulé, les sentiments différents, les deuils nouveaux, des foules, venues de tous les points du monde, rendent hommage à son souvenir et s'abandonnent, près de son tombeau, au frisson de la grandeur."
Tout tient donc à la dimension du matériau humain détruit sous le commandement des rois de la boucherie en gants blancs : "Tragique revanche de la mesure, juste courroux de la raison; mais, prestige surhumain du génie et merveilleuse vertu des armes!
Faisons maintenant un petit saut de cinq ans en avant... Le 3 novembre 1943, délivré de la personne de Jean Moulin depuis cinq mois, Charles de Gaulle est occupé à définir, à l'intention de l'Assemblée Consultative provisoire formée à Alger, les volontés de la nouvelle France : "Elle veut faire en sorte que, demain, la souveraineté nationale puisse s'exercer entièrement, sans les déformations de l'intrigue et sans les pressions corruptrices d'aucune coalition d'intérêts particuliers. Elle veut que les hommes qu'elle chargera de la gouverner aient les moyens de le faire avec assez de force et de continuité pour imposer à tous, au-dedans, la puissance suprême de L'Etat et poursuivre, au-dehors, des desseins dignes d'elle." Desseins dignes d'elle...
En février 1945, installé au ministère de la Guerre où régnait autrefois Clemenceau, le général de Gaulle, président du Gouvernement provisoire, évoque la force française et les conditions que la France juge essentielles à son action relativement à la future Allemagne : "Nous souhaitons vivement qu'elles soient également jugées telles par tous nos alliés. Nous ne sommes pas inquiets, d'ailleurs, quant à la possibilité que nous aurons de réaliser la plupart d'entre elles, puisque nous sommes cent six millions d'hommes vivants, bien rassemblés sous le drapeau français, à proximité immédiate de ce qui nous intéresse le plus directement."
Le 2 mars 1945, au milieu d'une population exsangue où la mortalité infantile atteint des sommets d'un autre temps, le "maître" s'enchante : "...nous fabriquons désormais des fusils, des fusils-mitrailleurs, des mortiers, des camions militaires, des avions de chasse, de bombardement léger, de transport. Nous réparons nos propres navires. Si nous ne pouvons encore nous doter nous-mêmes d'artillerie et d'engins blindés, c'est parce que de telles fabrications exigent des délais prolongés. Cependant, je puis annoncer qu'en septembre [retenir cette date pour la suite] commenceront à sortir de nos usines de nouveaux chars français et que, d'ici là, nous aurons produit un nombre important d'auto-mitrailleuses. Nous poursuivrons inlassablement, en dépit de tous les obstacles, cet effort de recrutement, d'instruction, d'encadrement, d'armement, jusqu'à ce que nous ayons rendu à la France les grandes armées qu'elle veut avoir."
Car le temps presse : "...dans le monde, à la fois très actif et très rude que nous voyons se dessiner par-delà la victoire, il apparaît que ce que nous sommes et ce que nous valons, pour notre propre bien et pour le bien des autres, ne pèserait pas lourd et ne pèserait pas longtemps si nous n'entreprenions pas, une fois de plus dans notre Histoire, l'ascension vers la puissance." Mais la France dispose d'un empire : "Notre Afrique du Nord peut voir multiplier son grand essor agricole, grâce à l'irrigation, aux tracteurs, aux engrais, et offre de vastes perspectives d'industrialisation. Notre Afrique Occidentale et Equatoriale, notre Indochine, Madagascar, les Antilles, la Guyane, que beaucoup de travail ont déjà mises en valeur, mais où il reste tant à faire, appellent l'effort enthousiaste de la France."
La tâche serait rude : "Mais la puissance est au bout, une puissance qui, celle-là, n'écrasera personne et, au contraire, profitera à tous nos semblables. Cette puissance, ah! puisse-t-elle devenir la grande ambition nationale!"
Six mois plus tard, en septembre 1945, de Gaulle envoyait un corps expéditionnaire en Indochine... sans doute pour n'écraser personne. Il se préparait ainsi à lui-même sa plus grande défaite de chef militaire qui n'aura connu aucune victoire qui lui soit propre : Diên Biên Phu, 1954.
15:50 Publié dans Histoire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : histoire, de Gaulle, Indochine, impérialisme



Ecrire un commentaire