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24.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 22

      Ainsi donc, l'Allemagne nazie et son Führer disposaient-ils, dès les lendemains de sa parution en 1934, de l'ouvrage du lieutenant-colonel Charles de Gaulle Vers l'armée de métier. Muni des pleins pouvoirs depuis fin janvier 1933, Hitler est alors animé par une idée fondamentale : reconstruire puis accroître dans des proportions gigantesques la force militaire allemande à peu près anéantie par la paix signée à Versailles en 1919. Par contraste, au sortir de sa victoire, la France disposait, pensait-on, de la meilleure armée au monde. Du point de vue des vaincus, une question ne cessait alors de se poser : par quelle doctrine ce formidable instrument de guerre français serait-il désormais orienté? Le maintien des positions acquises à la suite de la reprise de l'Alsace-Lorraine? Ou bien la tentation de revenir sur ce que la diplomatie internationale s'était employée à ne pas permettre : la conquête du territoire allemand situé sur la rive gauche du Rhin?

      Dans ce contexte troublant, le brûlot de Charles de Gaulle ne devait-il pas être considéré comme un indice essentiel, la preuve qu'il allait peut-être falloir remettre ça bientôt? C'est l'orientation retenue par la revue militaire allemande Gasschutz und Luftschutz qui constate, dès juillet 1935, que : "Toute l'argumentation de De Gaulle est tournée vers l'offensive. On peut difficilement mieux dévoiler les véritables intentions de l'état-major français." Mieux "dévoiler", allons bon!... Pour sa part, Georg Adolf Narciss écrit [die Bücherei, Leipzig 1936] : "La France qui se veut "toujours en vedette", est en train de constituer d'immenses forces motorisées pour intervenir à sa guise en Europe."

      Vraiment, ne s'agit-il pas là que d'un procès d'intention? Certes, de Gaulle est un des prophètes de la motorisation (sans les avions!), mais comment croire qu'un homme comme le futur héros de la France Libre ait pu se laisser aller à publier en 1934 un livre qui aurait enfermé matière, d'une part, à conforter la volonté de Hitler de reconstruire son armée au plus vite et de la façon la plus colossale possible pour faire face à une France redevenue belliqueuse, façon Napoléon Ier, et matière, d'autre part, à définir les instruments efficaces fournis par la mécanique la plus moderne aux nouvelles entreprises guerrières?... C'est à n'y pas croire!... Par son exagération, ce propos ne mérite que le plus grand mépris. Laissons-le donc. Continuons plutôt à faire confiance à la légende gaullienne les yeux fermés. Et avant même de l'avoir ouvert, refermons Vers l'armée de métier, ouvrage de génie, dont nous avons bien, toutes et tous, entendu parler, mais qui est sans doute d'une telle technicité et d'une telle élévation morale que nous n'y entraverions certainement que couic!...

      Eh bien, non, ouvrons-le... Et, en sentant toujours derrière nous le regard curieux d'Adolf Hitler, émerveillons-nous de ce qu'il y a ici à retenir pour un Ogre de son espèce... Armée de métier, avez-vous dit...

      "Du jour où sera créée une force faite d'hommes de chez nous, mais professionnelle et, par là, disposée aux campagnes lointaines, soustraite au marché électoral et faisant voir, de temps en temps, dans des régions bien choisies, quelques-unes de ses belles troupes, nous serons assez bien parés contre des événements fâcheux pour les rendre, du coup, moins probables."

      "Rien ne doit peser aux troupes de carrière de ce qui rend l'arrachement douloureux : habitudes, intérêts, liens de famille."

      "D'abord, c'est au goût des belles mécaniques que le service dans les troupes de métier offrira pleine satisfaction."

      "Cela seul, qu'on en soit certain, attirera les volontaires."

      "D'ailleurs, l'instruction des troupes, il n'est que d'y appliquer la flamme de l'esprit sportif. Qu'on mette à profit la volonté de force et d'adresse prodiguée sur tant de stades, le goût de dépasser les autres dont s'enivre la jeunesse, la renommée que l'opinion dispense aux champions, bref l'immense dépense d'énergie et d'orgueil consentie par notre siècle en faveur de l'effort physique et de la compétition!"

      ""Messieurs les maîtres", bien vêtus et nourris, insouciants célibataires, enviés pour tant de volants, cylindres, antennes, télémètres, dont ils auront à se servir, parcourant la campagne d'avril à novembre et, tout en manoeuvrant, faisant leur tour de France, se recruteront aisément."

      "Un soldat se forme dans l'épreuve. On ne donne la valeur aux troupes comme la saveur aux fruits qu'en contrariant la nature. Mais justement, l'armée de métier assurera aux soldats le ressort de la force et la compensation de leurs sacrifices, à savoir : l'esprit militaire."

      "Pour que naisse, demain, l'armée de métier, pour que lui soient donnés la matière et l'esprit nouveaux sans lesquels elle ne serait qu'une décevante velléité, il faut qu'un maître apparaisse, indépendant en ses jugements, irrécusable dans ses ordres, crédité par l'opinion; serviteur du seul Etat, dépouillé de préjugés, dédaigneux de clientèles; commis enfermé dans sa tâche, pénétré de longs desseins, au fait des gens et des choses du ressort; chef faisant corps avec l'armée, dévoué à ceux qu'il commande, avide d'être responsable; homme assez fort pour s'imposer, assez habile pour séduire, assez grand pour une grande oeuvre, tel sera le ministre, soldat ou politique, à qui la patrie devra l'économie prochaine de sa force."

      Hitler 1934-1935... rêvant avec, au bout des doigts, ce livre qui n'est pas que la terre-ballon-de-baudruche confiée par Charlie Chaplin au Dictateur pour la lui faire éclater sous le nez... Car ce livre est avant tout une arme de destruction massive. 

 

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