18.01.2012

Conférence-lecture, jeudi 9 février 2012...

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A Romans-sur-Isère (Drôme)

 Médiathèque Simone-de-Beauvoir

Jeudi 9 février - 18 heures 30


« Le Médiator, et après ? »

C’est sous ce titre que Michel J. Cuny, auteur de l’ouvrage "Une santé aux mains du grand capital ?" abordera la trajectoire de ce médicament qui a réussi à défier le plus simple bon sens pendant plus de trente ans, c’est-à-dire au fil d’une époque qui a vu la montée en puissance des multinationales du médicament, grandes bénéficiaires de la mise en œuvre de la monnaie unique et éminentes promotrices des spéculations internationales qui mettent aujourd’hui en danger la Sécurité sociale, l’hôpital public et, plus généralement, l’ensemble du système de soins dont nous avons, toutes et tous, tellement besoin.

  

Pour plus d'informations sur le livre lui-même, voyez

http://unesanteauxmainsdugrandcapital.hautetfort.com/

  

13.04.2011

47 - Et puis, pour Voltaire, la vie reprend son cours ordinaire

Voici maintenant la suite de la lettre que Voltaire avait envoyée à son homme d'affaires, Jean-Robert Tronchin, le 4 mai 1757. Nous y apprenons que le cours de la chair à canon vient de baisser de 20%, ce qui est vraiment une aubaine : « Vivons tranquilles. Laissons les rois faire égorger des originaux à 4 sous par jour et conservez votre amitié à votre concierge. » Au même (10 mai 1757) : « On se bat sur terre et sur mer et nous buvons et malgré ma mauvaise santé je me tiens très heureux. »

C'est à cette même époque qu'en sa qualité de criminel de guerre le philosophe de la tolérance répète à son neveu par alliance, le marquis de Florian (vers le 15 mai 1757), l'acte de foi qui aura accompagné sa si longue vie : « Il y aura toujours des fous qui se feront égorger, des fous qui se ruineront, et des gens habiles qui en profiteront. Mais les plus habiles à mon sens sont ceux qui restent chez eux tranquilles. » C’est-à-dire ceux qui sont propriétaires de capitaux qu’ils s’efforcent d’investir dans la dette publique tout en obtenant, en retour, les privilèges fiscaux les plus exorbitants du droit commun : c’est ainsi que Voltaire en viendra lui-même - et grâce à l’intervention de son ami le duc de Choiseul, ministre prépondérant de Louis XV -, à ne pratiquement plus payer aucun impôt sur ses biens…

Or, cette activité de prêteur est d’autant plus lucrative que l’État lui-même est davantage aux abois, ce qui ne manque guère d’être le cas durant les guerres (lettre de Voltaire à M. Le Bault, 3 juillet 1757) : « Il est bien doux de s’occuper de ces amusements [les vignes] tandis qu’on s’égorge sur terre et sur mer, que l’Allemagne s’épuise de sang, et la France d’argent. » Quant aux peuples, ils subissent les effets réels immédiats des combats, mais aussi, au-delà, une pression fiscale dûment accentuée (lettre de Voltaire à M. de Cideville, 15 juillet 1757) : « La tragédie qu’on joue en Bohême n’est pas encore à son dernier acte. La pièce devient implexe. J’espère que le vainqueur de Mahon [c’est-à-dire le duc de Richelieu, grand ami de Vol-taire] y jouera un beau rôle épisodique. Celui des peuples qui représentent le chœur sera toujours le même, il payera toujours la guerre et la paix, les belles actions et les sottises. »

Y compris les sottises des chefs de guerre dont nous avons appris par John Locke qu’elles ne dispensent pas le fantassin d’une exécution éventuellement mortelle pour lui (seul le sou qui est dans sa poche mérite protection – au titre, bien sûr, du droit de propriété). À l’inverse, les financiers ne sont en aucun cas dans l’obligation de courir des risques dont la rémunération ne serait pas calculée suffisamment à leur avantage (lettre à madame de Fontaine et au marquis de Florian, ses nièce et neveu, 18 juillet 1757) : « Mettez-moi au fait, je vous prie, de votre petit royaume. Quant à celui de France, il me paraît qu’il fait grand-chère et beau feu. Il jette l’argent par les fenêtres ; il emprunte à droite et à gauche, à sept ou huit pour cent ; il arme sur terre et sur mer : tant de magnificence rend nos Normands de Genève circonspects ; ils ne veulent pas prêter à de si grands seigneurs ; et ils disent que le dernier emprunt de quarante millions n’étrenne pas. »

Or, l'argent de la grande bourgeoise internationale est, moins que tout autre (si c'est possible) attaché à quelque patrie que ce soit... Bien sûr.

31.03.2011

46 - Bien mal acquis ne profite jamais?

Mais si, justement. C’est une leçon que la grande bourgeoisie internationale ne perd jamais de vue. Rien de plus assuré qu’une fortune bâtie à partir du financement des activités guerrières de plusieurs pays.

Il suffira de savoir diversifier ses investissements au bon moment… et de ne pas s’en tenir aux seuls belligérants. Il y a toujours, aux alentours, des victimes collatérales qui se trouvent elles aussi prises à la gorge et qui ne demandent pas mieux que d’obtenir des prêts en un moment pourtant où le prix en est nécessairement très élevé.

Jetons donc un œil sur la part mobilisable de la fortune de Voltaire telle qu’il l’évalue dans sa lettre à Jean-Robert Tronchin en date du 4 mai 1757 pour voir comment, en conséquence, il s’apprête à effectuer de nouveaux investissements, et les montants concernés : « […] je dois […] vous prévenir que je fais un petit marché avec l’Électeur palatin qui pourra bien aller à cent trente mille livres [650 années de travail pour un manouvrier parisien], et que ce marché sera conclu probablement à la fin du mois. Il me faudra environ onze mille livres [55 années de travail] vers ce temps-là pour payer ma maison du Chêne à Lausanne, et environ autant pour me meubler sans préjudice du courant auquel je pourrai pourvoir quelques mois. Je compte, mon cher Monsieur, que le capital qui est entre vos mains monte à environ 524 000 livres [2620 a.d.t.] indépendamment des intérêts de 445 000 livres tournois [2225 a.d.t.]. Il y aurait donc une opération à faire au commencement de juin, supposé comme je le crois que le traité avec Son Altesse Électorale ait lieu. J’aurais sur vous Monsieur à vue de pays au commencement de juin en comptant 5 mois d’intérêt des 445 000 livres tournois [2225 a.d.t.], environ 532 000 livres tournois [2660 a.d.t.] sans préjudice de quelques lettres de change de Cadix que j’aurai à vous envoyer. Tout cela est peu poétique, je l’avoue. Mais comptons. De ces 532 000 livres tournois [2660 a.d.t.], il en faudrait détacher tout d’un coup tant pour un Électeur que pour vos avances de ma maison du Chêne et autres frais, 152 000 livres tournois [750 a.d.t.]. Il ne resterait que 370 000 livres tournois [1850 a.d.t.] entre vos mains [380 000 ! erreur, dit l’éditeur de la Correspondance], et si sur ces 370 000 livres tournois [1850 a.d.t.] vous aviez eu la bonté de me réserver 50 billets de loterie, il ne vous resterait que 340 000 livres tournois [1700 a.d.t.] de mon petit pécule [d’où résulte que chaque billet de loterie de l’emprunt est vendu 600 livres tournois, soit 3 a.d.t., Voltaire en prenant 50 pour 30 000 livres tournois, soit l’équivalent de 150 années de travail pour un manouvrier]. »

Or, comme nous venons de le voir, ces sommes proviennent, pour l'essentiel, des guerres européennes les plus récentes... Mais c'est à peine plus qu'un début pour le futur auteur de "Candide"!... 

25.03.2011

45 - L'impact de la guerre sur la dette publique

Tandis que l'investisseur Voltaire aborde la deuxième année de ce qui s’appellera plus tard la "Guerre de Sept Ans" (1756-1763), les finances du royaume commencent à crier misère, ce que traduisent les modalités sous lesquelles se présentent les nouvelles offres d’em-prunt (lettre de Voltaire à Jean-Robert Tronchin, 27 mars 1757) : « Mon cher Monsieur, le bruit se renouvelle si généralement d’une loterie qui produit 8 pour 100 en viager aux billets blancs, l’empressement des étrangers est si grand, celui de Paris sera si vif, que j’ai écrit à tout hasard à M. de Montmartel de vouloir bien me retenir quatre-vingts billets. »

Or, pendant ce temps, la population - accompagnée par ces parlements que Voltaire déteste - commence à s’inquiéter des conséquences que de telles initiatives ne vont pas manquer d’avoir sur les impôts à venir (au même, 7 avril 1757) : « […] si vous voyez la loterie nouvelle un peu avantageuse quoique formée sur un plan différent, vous pouvez toujours acquérir pour 80 000 livres tournois [400 années de travail] de billets pour mon compte. […] Il paraît que le gouvernement emprunte beaucoup et que la nation paye les taxes avec une répugnance que tous les parlements semblent favoriser. On est obligé d’envoyer des troupes à Besançon pour contenir les conseillers et les écoliers. Le parlement de Paris est plus effarouché que jamais. […] On ne parle que d’un mécontentement général qui fait un triste contraste avec le nom de Bien-aimé que cette même nation avait si justement donné à son roi. Je ne sais si tant de sottises populaires ne pourront pas à la fin donner un très grand discrédit aux effets publics. »

En défendant ses intérêts, la population, bien sûr, ne peut que nuire à ceux qui, parmi les Européens, spéculent sur la guerre : qu’elle est donc sotte !... Ne se prépare-t-elle pas ainsi à faire un tort insupportable aux bons pères de famille qui encouragent de leurs deniers le courage des braves soldats de l’un ou l’autre des deux camps ? (toujours au banquier Jean-Robert Tronchin, 8 avril1757) : « Mon cher correspondant, vingt conseillers du parlement de la Franche-Comté enlevés par lettre de cachet, force représentations de tous les parlements, force murmures (très injustes) contre un roi justement nommé Bien-aimé, la justice distributive suspendue, etc., etc., etc. pourraient faire craindre que tant de loteries non enregistrées [par les parlements] ne soient pas un jour bien exactement payées, et qu’il ne reste que des billets blancs aux pauvres metteurs, qui les serreront proprement avec les billets de l’épargne d’État, de monnaie, d’ustensiles, de liquidation, d’em-prunt, de banque, etc. etc. tous effets admirables et si beaux qu’une famille qui en aurait pour cent millions n’aurait pas de quoi acheter une demi-once de pain bis. Faites sur cela vos réflexions. Mandez-moi toujours en attendant quel est l’avantage de cette nouvelle loterie non enregistrée en parlement. »

Mais bientôt rassuré par son homme d’affaires genevois, Voltaire réinvestit dans la guerre (au même, 13 avril 1757) : « Je jette le filet en votre nom, et je hasarde 80 000 livres tournois [400 années de travail, donc] au jeu nouveau, que le roi joue avec ses sujets […]. »

14.03.2011

44 - De l'art de faire durer la fureur des armées

Passons dans le camp d’en face, mais oui !... Au beau milieu de la guerre qu'il finance du côté français autant qu'il le peut, voici Voltaire qui adresse ses encouragements à la margravine de Bayreuth, sœur de Frédéric II roi de Prusse, l'ennemi par excellence (lettre du 5 mars 1757) : « La cour de Versailles vient de créer huit maréchaux de France, et cinquante mille hommes défilent actuellement pour la Flandre ; du moins les maréchaux des logis sont déjà partis. Le roi votre frère sera à portée de faire de plus grandes choses qu’il n’en a faites encore. »

Abordons maintenant un membre "naturel" du camp d’en face, mais qui l’a déserté pour l’occasion (lettre à la duchesse de Gotha, 5 mars 1757) : « Les malheurs de la Saxe produisent des banque-routes dans toute l’Europe. J’en ai essuyé une violente ; les petits souffrent des querelles des grands. »

Mêlons à tout ce tintamarre l’une des nièces du grand homme (lettre à madame de Fontaine, 6 mars 1757) : « Est-il bien sûr enfin qu’on a fait partir cinquante mille hommes, qu’on va faire une guerre très vive au dehors, et que les affaires s’accommodent au-dedans ? »

 L’amusant est qu’elles paraissent mal tourner pour la Saxe justement, et au-delà (lettre à Jean-Robert Tronchin, 18 mars 1757) : « Mais que devient la Saxe ? Elle est abîmée et voilà les Kalmouks qui arrivent, et les Francs qui partent. On dit que les banqueroutes pleuvent en Allemagne tandis que vous buvez en paix, et que trois Tronchin et un baron s’amusent ou à guérir des Lyonnaises ou à leur plaire. »

 Or, pendant ce temps, commodément installé aux Délices sur le territoire de Genève, le brave Voltaire se repaît lui aussi, mais à sa façon, de tout ce bruit et de toute cette fureur (lettre à monsieur de Moncrif, 27 mars 1757) : « On plaint ce pauvre genre humain qui s’égorge dans notre continent à propos de quelques arpents de glace en Canada, on est libre comme l’air depuis le matin jusqu’au soir ; mes vergers et mes vignes et moi nous ne devons rien à personne […]. » Cependant que, peu à peu, d’autres en viennent à nous devoir beaucoup…

05.03.2011

43 - Les rapaces de la finance européenne

En prenant appui sur la Correspondance de ce criminel de guerre qu’est l’illustre Voltaire - un modèle de vertu pour la jeunesse de France, et une autorité morale sans exemple pour tous les adultes de notre beau pays -, nous pouvons même obtenir une évaluation sans doute assez juste de ce que représentait quantitativement l’élite de la finance européenne directement intéressée aux divers massacres qui ont émaillé le XVIIIème siècle (encore à la comtesse de Lutzelbourg, 20 janvier 1757) : « Le sang va couler à grands flots dans l’Allema-gne, et il y a grande apparence que toute l’Europe sera en guerre avant la fin de l’année. Cinq ou six cents personnes y gagneront. Le reste en souffrira. »

Finance européenne aux anges, pourrait-on dire… et distillant le malheur des peuples, malheur dont elle apprend à jouir très tranquillement au nom du droit de propriété des capitaux… Arrivés un peu par hasard dans ce petit paradis, laissons-nous bercer par la voix suave de l’apôtre de la tolérance et principal inspirateur de la méthode radicale dite… des droits de l’homme.

Lettre  de  Voltaire à  Jean-Robert Tronchin  (23 janvier 1757)  : « Laissons les nations s’égorger ; et vivons doucement. »  À George Keate (17 février 1757) : « Si vous voulez voir de belles batailles, des Allemands tués par des Allemands et quelques villes saccagées, il ne tiendra qu’à vous d’avoir au printemps ce petit divertissement. Cela vous dédommagera de l’uniformité de la vie genevoise. » De nouveau à Jean-Robert Tronchin (17 février 1757) : « Mais je ne calme pas mes craintes pour cette pauvre Allemagne dont la moitié va nager dans le sang, et l’autre mourir de faim. Les fonds baissent dans toute l’Europe. » Au  même  (3 mars 1757)  : «  Savez-vous, mon cher correspondant, ce que c’est que cette loterie de Paris dont les billets blancs portent des rentes viagères de huit pour cent ? Je mettrais volontiers quarante mille francs ou cinquante mille [de 200 à 250 années de travail pour un manouvrier !] sur la tête de ma nièce à cette aventure qui vaudrait mieux que les affaires de Cadix [plaque tournante du commerce triangulaire tout spécialement alimenté par la traite négrière et d’où, tout au long de sa vie adulte, Voltaire a tiré d’énormes bénéfices…] Je vous prie de vous informer des conditions de ce nouveau jeu. »

Mais oui, ce merveilleux jeu de la dette publique!... tout aussi exaltant aujourd'hui qu'hier pour les quelques-un(e)s qui savent.

24.02.2011

42 - Au summum de la jouissance : la finance internationale

    Le 27 août 1756, Voltaire s’adresse à son vieil ami le duc de Richelieu qui est en passe d’obtenir le commandement d’une armée française dans le Hanovre : « Nous attendons toujours des nouvelles consolantes de quelque petit commencement d’hosti-lités. Le feu peut se mettre tout d’un coup aux quatre coins de l’Europe. Quel plaisir pour vous autres héros ! »

Mais oui, bien sûr… Quant à la piétaille - c’est-à-dire le travailleur de base de ces entreprises multinationales qui se partagent les champs de bataille -, Voltaire sait-il la part qu’elle prend dans le budget des armées ? Évidemment (lettre à François-Louis Allamand, 17 septembre 1756) : « Tout est bien, tout est mieux que jamais. Voilà deux ou trois cent mille animaux à deux pieds qui vont s’égorger pour cinq sous par jour. » Qu’est-ce donc que cela ? Prenons un manouvrier parisien : la rémunération de sa journée de travail pouvait atteindre environ dix ou onze sous… Comment les entrepreneurs de guerres n’auraient-ils pas fait fortune et leurs financiers avec eux ?

 

Parmi ces derniers, voici Voltaire qui écrit à son homme d’af-faires, le négociant et banquier de Lyon Jean-Robert Tronchin : « Ne croyez-vous pas les troubles d’Allemagne préjudiciables au commerce de Lyon ? Ne serait-il pas à propos de mettre quelque chose dans les fonds publics de Paris ? Pourriez-vous à votre loisir, Monsieur, me communiquer vos idées ? »

 

Gardons à l’esprit que, s’il mène ses affaires depuis Lyon, ce Tronchin-là appartient à l’une des familles patriciennes les plus éminentes de Genève, et que c’est essentiellement à son profit que Voltaire devait s’empresser, dans les années suivantes, de "monter" la prétendue "affaire Calas" qui vaudrait au Genevois, bien qu’appartenant à la "religion prétendue réformée", d’être nommé fermier général par le roi de France : serait ainsi tracée la route que pourrait suivre quelques années plus tard son coreligionnaire, compatriote et compère de la finance internationale : Necker… nommé par Louis XVI directeur général des finances en 1777.

 

Ranimons une fois encore la flamme de notre jouissance (lettre à la duchesse de Saxe-Gotha, 11 octobre 1756) : « Voilà déjà environ vingt mille hommes morts pour cette querelle, dans laquelle aucun d’eux n’avait la moindre part. C’est encore un des agréments du meilleur des mondes possibles. » Ne négligeons surtout pas de nous endurcir : nous serions bien bêtes de manquer la moindre spécu-lation rien que par excès de délicatesse (à Jean-Robert Tronchin, 14 octobre 1756) : « Quand le dernier des Autrichiens, mon cher Monsieur, aurait tué le dernier des Prussiens, cela n’empêcherait pas qu’il fallût songer à ses petites affaires. Si vous voulez prendre quelques coupons d’annuités, à la bonne heure. Si vous croyez les emplois de Lyon très sûrs, j’aime encore mieux mon magot à Lyon entre vos mains que partout ailleurs. »

   Thématique semblable auprès de la comtesse de Lutzelbourg (lettre du 27 décembre 1756) : « Il y a douze mille ouvriers à Lyon qui mendient leur pain parce que le roi de Prusse a dérangé le commerce de Leipzig et ce monarque prétend que Leipzig lui a encore beaucoup d’obligation. La famine menace la Saxe et la Bohême. Laissons les hommes faire leurs communs malheurs et jouissons de notre heureuse tranquillité, vous à l’île de Jard, et moi aux Délices. »

14.02.2011

41 - Entreprises de guerre et finances royales

Lié d’amitié au comte d’Argenson, ministre de la Guerre, qui avait été son condisciple au collège Louis-le-Grand, Voltaire était parvenu à s’introduire parmi les sous-traitants de la grande entreprise multi- nationale en quoi toute guerre consiste.

D’où la lettre qu’il envoie à son ami le 8 juin 1743 pour demander qu’on se donne la peine d’accroître sa part du gâteau au détriment éventuel de tel ou tel concurrent : « Nous perdons sans doute consi-dérablement à nourrir vos chevaux. Voyez si vous voulez avoir la bonté de nous indemniser en nous faisant vêtir vos hommes. Je vous demande en grâce de surseoir l’adjudication jusqu’à la fin de la semaine prochaine. Mon cousin Marchand attend deux gros négociants qui doivent arriver incessamment et qui nous serviront bien. Heureux ceux qui vous servent, et plus heureux ceux qui jouissent de l’honneur et du plaisir de vous voir ! »

 Comme on s'en assure, il n’y a dans tout cela que du bonheur… qu’il ne faut jamais cesser de mettre en valeur par contraste avec des souffrances qui lui donnent un cachet si spécial (lettre au comte d’Argental, 5 juillet 1743) : « Peut-on se réjouir à Paris, dans ce malheur général ! Hélas, il le faut bien ! et on tuerait cent mille hommes en Allemagne que l’opéra serait plein les vendredis. Mais pourquoi la comédie ne le serait-elle pas ? »

C’est de la même plume réjouie que, de plus en plus attentif aux mouvements de la finance internationale qui accompagnent l’évo-lution des conflits dans l’Europe du temps, Voltaire écrit à Amelot de Chaillou, ministre des Affaires étrangères de Louis XV (lettre du 21 juillet 1743) : « Le bonheur que j’ai de me trouver (je ne sais comment) initié tout d’un coup aux mystères m’a fait découvrir hier que le roi de Prusse fait emprunter quatre cent mille florins dans Amsterdam. Cette nouvelle est aussi vraie qu’étonnante. Il faut ou que ses trésors soient moins grands qu’on ne le dit, ou que ce monarque veuille emprunter à trois et ½ pour cent, pour éteindre une dette qui porte cinq pour cent d’intérêt, et gagner ainsi sur cet emprunt. Je ne vois guère une troisième raison, l’emprunt étant très secret. »

Laissons les guerres produire leurs effets incroyablement béné-fiques sur la fortune de Voltaire, et venons-en au moment où il parvient enfin à faire partie des investisseurs les plus importants du royaume. Nous sommes en 1756, et voici que Marie-Thérèse d’Au-triche décide de tenter de reprendre la Silésie des mains du roi de Prusse Frédéric II. Elle vient tout juste de faire basculer le royaume de France dans son camp. Quant à Voltaire, il est enchanté de re-prendre le grand jeu des guerres contre son ancien "héros".

06.02.2011

40 - Quelques comptes de campagne

Ayant pris la Silésie à la reine de Hongrie (Marie-Thérèse d’Au-triche), Frédéric de Prusse trouve, lui, que ce sera bien assez de tout simplement pouvoir la conserver. Or, par-delà Voltaire, c’est le royaume de France qui, à travers le cardinal de Fleury, ministre pré-pondérant de Louis XV, souhaite que les hostilités se poursuivent entre Frédéric et Marie-Thérèse.

D’où le désarroi que manifeste le poète lorsque le roi de Prusse refuse de se laisser manœuvrer par les "révélations" qu’il croyait pouvoir lui faire à propos de la proximité d’une éventuelle banque-route de son ennemie (lettre de Voltaire au cardinal de Fleury, à propos de Frédéric II, le 10 septembre 1742) : « Il m’assura qu’il était très bien informé que la reine de Hongrie est endettée de quatre-vingt-dix millions d’écus d’Allemagne, qui font environ trois cent quarante-cinq millions de France, que ses provinces épuisées, et séparées les unes des autres ne pourront faire de longs efforts, et que dès longtemps les Autrichiens ne seront redoutables par eux-mêmes. »

De plus, le roi ne manque pas de rendre à son flagorneur de poète la monnaie de sa pièce comme celui-ci le constate avec une certaine amertume (même missive) : « Il me demanda s’il était vrai que la France fût épuisée d’hommes et d’argent et entièrement décou-ragée. J’eus l’honneur de lui répondre qu’il y a encore en France environ onze cent cinquante millions d’espèce circulante, que les recrues ne se sont jamais faites si aisément, et que jamais la nation n’a marché plus de bonne volonté. »

Or, la guerre est aussi une affaire économique de grande ampleur, et voilà ce que nous allons essayer d’observer de plus près, toujours avec le même guide prestigieux.

 

03.02.2011

39 - La mort des uns pour la jouissance des autres

Laissons à Voltaire le soin de nous montrer, avec tout le doigté que nous lui connaissons, comment la guerre peut et doit s’inscrire parmi les instruments aptes à consolider le droit de propriété, c’est-à-dire à magnifier, à la fois, le désir et la liberté… de jouir, tout en faisant marcher les affaires.

 Avec le roi de Prusse, soyons donc grand poète (lettre de Voltaire à Frédéric II, 28 novembre 1740) :

  « Ce superbe arsenal où la main de la guerre

     Tient la destruction des plus fermes remparts,

     Me paraît à la fois le monument des arts,

     Le séjour de la mort, de Mars et du tonnerre.

     Mais d’où partent ces doux concerts ?

     C’est Achille qui chante, Apollon qui l’inspire ;

     Il porte entre ses mains et l’épée et la lyre ;

     Il fait le destin de l’empire,

     Il fait plus, il fait de beaux vers. »

Quant à ceux de Voltaire, ils sont ici techniquement plus que lamentables… Mais peu importe. Le fait est que, six mois plus tard, nous en sommes enfin à pouvoir nous enivrer très poétiquement de quelques vrais fleuves de sang :

  « Grands critiques des rois, allez en Silésie ;

     Voyez cent bataillons près de Neiss écrasés ; 

     C’est là qu’est mon héros, venez si vous l’osez. »

Si, par malheur, le drame venait à s’apaiser, pourquoi ne pas jeter encore de l’huile sur le feu ? (lettre du 3 août 1741) :

« Votre gloire, sire, est d’autant plus grande qu’on tâche de l’obscurcir. On a dit des choses à Vienne qu’on a redit ensuite à Paris, qui font voir que la calomnie poursuit toujours les grands hommes. […] On attend de votre majesté de nouveaux miracles, et voici le temps où vous les préparez. »

À l’occasion, ajoutons le sel de l’apitoiement pour mieux ressentir jusqu’où peut aller la jouissance que procure le malheur d’au-trui (lettre adressée à Frédéric II vers le 15 mars 1742) : « Je n’ai mis qu’un pied sur le bord du Styx, mais je suis très fâché du nombre des pauvres malheureux que j’ai vus passer. Les uns arri-vaient de Sharding, les autres de Prague, ou de Diglau. Ne cesserez-vous point, vous et les rois vos confrères, de ravager cette terre, que vous avez, dites-vous, tant d’envie de rendre heureu-se ? » Or, vous y parvenez à merveille, puisque, quels que soient vos crimes,

   « Cependant, grand roi, je vous aime

      Tout autant que je vous aimais,

      Lorsque vous étiez renfermé

      Dans Remusberg et dans vous-même. »

Je vous aime, mais vous n’avez pas encore atteint le but suprême, celui que vous offrent les forces de destruction dont vous pouvez disposer à loisir (lettre du 15 mai 1742) : « Vous avez rétabli la dignité et les prérogatives des électeurs [des princes électeurs allemands] ; vous êtes devenu tout d’un coup l’arbitre de l’Allemagne ; et vous avez fait un empereur, il ne vous en manque que le titre. Vous avez avec cela cent vingt mille hommes bien faits, bien armés, bien vêtus, bien nourris, bien affectionnés ; vous avez gagné des batailles et des villes à leur tête, c’est à vous à danser, sire. »

Avec, encore et toujours, ce malheur qui alimente l’ignoble jouissance du grand maître de l’intelligence française (lettre du 26 mai 1742.) :

  « Ô ciel que je dois vous haïr !

     Je vous aime pourtant, malgré tout ce carnage

    Dont vous avez souillé les champs de nos Germains,

    Malgré tous ces guerriers que vos vaillantes mains

    Font passer au sombre rivage.

    [...]

    Je songe à l’humanité, sire, avant de songer à vous-même ; mais après avoir en abbé de Saint Pierre pleuré sur le genre humain dont vous devenez la terreur, je me livre à toute la joie que me donne votre gloire. Cette gloire sera complète si votre majesté force la reine d’Hongrie à recevoir la paix, et les Allemands à être heureux. Vous voilà le héros de l’Allemagne, et l’arbitre de l’Eu-rope. Vous en serez le pacificateur, et nos prologues d’opéra ne seront plus que pour vous. »

Ce n’est donc pas encore assez !...

 

20.05.2010

38 - Vivre de la mort d'autrui

   Comme on peut le penser, les guerres ne se rencontrent pas tout tranquillement sous le sabot d'un cheval... Il faut parfois de longs efforts pour qu'il s'en produise enfin une, belle et bonne, assez durable et plutôt massacrante.

   Initié, alors qu'il n'avait pas encore trente ans, aux secrets des "Mars" de son époque - les Villars et autre Richelieu le jeune -, Voltaire devrait attendre encore un peu plus d'une dizaine d'années avant d'obtenir son baptême du feu...

   L'y voici le 1er juillet 1734, armé d'une plume particulièrement gaillarde, et donc heureux comme un pape (lettre à la comtesse de La Neuville) : "[...] messieurs les dragons sont à la droite à deux lieues de l'infanterie où je suis. Il y a apparence que le prince Eugène va occuper les Français à tout autre chose qu'à écrire des lettres dans leurs tentes. Les armées sont en présence. On s'attend à tout moment à une bataille sanglante. Les Français se trouvent entre Philisbourg, le Rhin et les Allemands. Les troupes marquent une grande ardeur ; elle est étonnante ; on jure qu'on battra le prince Eugène ; on ne le craint pas ; mais à bon compte, on se retranche jusqu'aux dents ; on a des lignes, un fossé, des puits et un avant-fossé. C'est une invention nouvelle qui paraît fort jolie, et très propre à faire casser le cou à des gens qui viennent attaquer des lignes. [...] Nous verrons demain pour qui se déclarera la victoire. [...] Hier on acheva d'emporter un certain ouvrage à corne dont M. de Belle-Isle avait déjà gagné la moitié. Douze officiers aux gardes ont été blessés à ce maudit ouvrage. Voilà, Madame, la folie humaine dans toute sa gloire et dans toute son horreur. Je compte quitter incessamment le séjour des bombes et des boulets, pour aller profiter des bontés dont vous m'honorez."

   Trois mois plus tard, c'est à l'Europe du Sud de s'animer : "On parle beaucoup d'une affaire en Italie. Je vous prie de me mander ce qui en est."

   ...Il en est que, comme devait l'écrire plus tard Wagnière, secrétaire du délicieux philosophe pendant vingt et un ans : "La compagnie chargée de la fourniture des vivres dans la guerre d'Italie, y intéresse M. de Voltaire. Il eut pour sa part plus de sept cent mille francs [3500 années de travail pour un homme de la qualification de Wagnière lui-même!...] de bénéfice qu'il plaça en viager."

   La guerre : à la vie à la mort...

   Et pour les rentiers façon Voltaire : une capitalisation, en viager, de quelques rivières du sang des autres...

09.03.2010

37 - Voltaire : l'or au prix du sang des autres

   La fortune de Voltaire est déjà "potentiellement" faite à travers la lettre qu'il adresse en 1722 (il n'a que vingt-huit ans) au cardinal Dubois dont on pressent, à l'époque, qu'il va devenir le premier ministre du régent Philippe d'Orléans. Cette fortune sera en effet bâtie pour une part essentielle sur le sang des autres et sur tout ce que la trahison peut avoir de plus éhonté.

   Soulignons-le tout de suite : "Candide" ne s'adresse qu'aux parfaits imbéciles. Quant à savoir pourquoi, dès notre adolescence, "on" s'arrange pour nous mettre dans la situation de n'être, face au célèbre Voltaire du siècle des Lumières, que de parfaits imbéciles, c'est une énorme affaire qui risque de nous mener fort loin. Mais, patience!...

   Voici donc cette lettre. Remarquons, tout d'abord, qu'elle embrasse une part essentielle des questions militaires de l'Europe de ce temps-là. Et soulignons qu'elle est nourrie de ce que le petit poète de cour vient de recueillir de la bouche de l'un des plus importants - sinon le plus important - chefs de guerre de la fin du règne de Louis XIV et du début du règne de Louis XV : le maréchal de Villars.

   Quant au "juif" qui est présenté, là, comme un repoussoir, c'est tout simplement une anticipation du "rôle" dans lequel Voltaire viendra bientôt se fondre...

   "J'envoie à Votre Eminence un petit mémoire de ce que j'ai pu déterrer touchant le juif dont j'ai eu l'honneur de vous parler.

   "Si Votre Eminence juge la chose importante, oserai-je vous représenter qu'un juif, n'étant d'aucun pays que de celui où il gagne de l'argent, peut aussi bien trahir le roi pour l'empereur que l'empereur pour le roi?"

   "Je peux plus aisément que personne au monde passer en Allemagne sous le prétexte d'y voir Rousseau [Jean-Baptiste et non pas Jean-Jacques] à qui j'ai écrit il y a deux mois que j'avais envie d'aller montrer mon poème ["Henri IV", c'est-à-dire la future "Henriade"] au prince Eugène et à lui. J'ai même des lettres du prince Eugène dans l'une desquelles il me fait l'honneur de me dire qu'il serait bien aise de me voir. Si ces considérations pouvaient engager Votre Eminence à m'employer à quelque chose, je la supplie de croire qu'elle ne serait pas mécontente de moi et que j'aurais une reconnaissance éternelle de m'avoir permis de la servir."

   "Mémoire touchant Salomon Lévi :

   "Salomon Lévi, Juif, natif de Metz, fut d'abord employé par M. de Chamillart [ministre de la Guerre]; il passa chez les ennemis avec la facilité qu'ont les Juifs d'être admis et d'être chassés partout. Il eut l'adresse de se faire munitionnaire de l'armée impériale en Italie ; il donnait de là tous les avis nécessaires à M. le maréchal de Villeroy ; ce qui ne l'empêchera pas d'être pris à Crémone.

   "Depuis, étant dans Vienne, il eut des correspondances avec le maréchal de Villars.

   "Il eut ordre de M. de Torcy, en 1713, de suivre milord Marlborough, qui était passé en Allemagne pour empêcher la paix, et il rendit un compte exact de ses démarches.

   "Il fut envoyé secrètement par M. Le Blanc [autre ministre de la Guerre], à Siertz, il y a dix-huit mois, pour une affaire prétendue d'Etat, qui se trouva être une billevesée."

   "Il compte faire des liaisons avec Oppenhemer et Vertembourg, munitionnaires de l'empereur, parce qu'ils sont tous deux juifs comme lui."

    Nous voici donc dans les coulisses de la guerre : à l'endroit précis où... ça paie.

22.02.2010

36 -John Law, les frères Pâris, et puis Voltaire

     La chute de Law fournit l'occasion à ses concurrents, les frères Pâris, de faire valoir leurs multiples talents de financiers, et, à travers la mise en oeuvre de ceux-ci, de préparer une double promotion : celle d'un certain Voltaire qui n'a pas encore trente ans, et celle d'un bébé de sexe féminin, la petite Antoinette Poisson, plus tard mieux connue sous le nom de marquise de Pompadour.

   À la question de savoir d'où vient l'énorme fortune des Pâris, un de leurs biographes, l'abbé Pierrard, répond : "Ils s'enrichirent dans les entreprises des guerres qui commencèrent en 1700 pour finir en 1713. Leur crédit commença à s'affirmer à partir de 1707."

   Pour plus de détails, tournons-nous maintenant vers Robert Dubois-Corneau : "Louis XIV ayant formé le projet de faire commander l'armée de Flandre par le dauphin et le maréchal de Villars, le ministre de la Guerre, M. de Chamillart, eut ordre de fournir un état des approvisionnements sur la frontière. M. de Chamillart écrivit aussitôt à Pâris l'aîné de se trouver à Meudon avec ses trois frères pour rendre compte au dauphin de l'état des magasins."

   Dans ses Mémoires, le maréchal de Villars constate : "Les Pâris firent preuve en cette occasion de beaucoup d'ardeur avec de grands talents." Ce dont rend bien compte cette affirmation de Claude Pâris, selon qui le contrôleur général Desmarets "nous accorda par convention expresse le produit du dixième des charges", ce qui fut cause qu'"à la mort de Louis XIV, il nous était encore dû 4 millions 270 000 livres".

   ...encore dû... non compris, donc, ce qui n'était "déjà" plus dû (et qui se trouvait peut-être dans les coffres des compères, ou investi quelque part à travers la très négrière Compagnie des Indes)...

   Pour mieux comprendre les enjeux, donnons-nous une échelle de valeur, même approximative... En retenant comme mesure les 200 livres en quoi pouvait consister le salaire minimum annuel d'un manouvrier parisien, le solde dû par les finances royales aux Pâris à la mort du roi-soleil était donc équivalant à 21 350 années de travail !...

   Et puisque nous en sommes à la fixation de certaines proportions, rappelons qu'une cinquantaine d'années plus tard, Voltaire estimera, lui, avoir investi 2 millions de livres à Ferney, et rien qu'à Ferney. C'était donc... 10 000 années de travail!...

   D'où avait-il tiré cet argent? De la tolérance?...

  

27.02.2009

35 - John Law et sa recette miraculeuse...

 

   En ce début de XVIIIème siècle, un Ecossais, aventurier autant que financier ou économiste, John Law (1671-1729), fils de l'un des plus riches orfèvres d'Edimbourg, s'installe à Londres, à l'âge de 21 ans. Deux ans plus tard, il se retrouve en prison après avoir tué un homme dans un duel, s'évade ou "est évadé" de la geôle, débarque sur le continent, séjourne en Hollande et arrive en France. Le voici proposant ses services, d'abord en 1707, à Desmarets, contrôleur général des Finances de Louis XIV, puis en 1715, juste avant la mort du roi, grâce au duc d'Orléans. A la mort de Louis XIV, une intrigue bien menée permet au duc de devenir régent. Philippe d'Orléans, libertin jusqu'à faire partie des "Roués" c'est-à-dire d'un groupe de débauchés, dépense, en fêtes et orgies, des sommes d'argent considérables.

   Le projet de Law tombe à pic : l'Ecossais va être à l'origine d'une grande manoeuvre financière - la première du genre en France - qui laissera des traces dans les esprits du temps et des générations suivantes. Obtenant l'aval du régent et de l'entourage de celui-ci, il fonde la banque générale, à Paris, le 2 mai 1716. D'abord privée, puis d'Etat, elle émet du papier-monnaie et met donc en circulation les premiers billets de banque. Enfin, de grandes sociétés par actions sont créées telle la Compagnie d'Occident et la Compagnie des Indes. La banque doit suppléer à la pénurie du métal : il est question d'appeler à elle le métal et de donner en échange du papier-monnaie, afin de relancer l'économie et de permettre à l'Etat d'éponger ses dettes. Des actions sont émises et, pour attirer les actionnaires, une campagne de propagande est orchestrée : les terres coloniales de la Louisiane et du Mississipi sont présentées comme regorgeant d'or et de matières précieuses. Le 19 juin 1717, l'objectif paraît atteint puisque le duc de Noailles donne un bilan satisfaisant de la situation financière du royaume : le déficit de l'Etat, qui était de quelque 77 millions de livres en septembre 1715, est ramené à 8 millions.

   Or, la multiplication de la monnaie fiduciaire qui dépasse les 100 millions de livres, en avril 1718, "dope" l'économie française en stimulant la spéculation et le développement des entreprises, et conduit à l'inflation. Début janvier 1720, John Law est nommé contrôleur des Finances, puis surintendant. En mars, l'Etat continue à mener une politique d'inflation, alors que les actions ne donnent plus qu'un médiocre dividende, avant que leur cours ne chute. En mai, 2,5 milliards de livres sont en circulation tandis que le numéraire reste rare. Le 21 du mois, c'est la banqueroute : des actionnaires viennent à la banque rechercher leurs espèces sonnantes et trébuchantes en échange de leurs billets mais l'Etat ne peut plus assurer la conversion des billets en métal. Voici ce qu'écrit Yann Fauchois pour la date du 28 mai 1720 : "Law démissionne du contrôle général des Finances; il est déchargé de toute fonction et ses attributions sont partagées. L'or et l'argent sont de nouveau autorisés à circuler librement. Les conseillers d'Etat Félix Le Peletier de La Houssaye, Charles Trudaine et Louis Fagon, chargés de dresser le bilan de la Compagnie des Indes et de la Banque royale, commencent à vérifier la comptabilité de la Banque de Law dès le 29 mai. On découvrira que Law a émis plus de billets qu'il ne le devait et le déclarait, mais aussi que le Régent a couvert l'opération. Les investigations seront mises en veilleuse."

   Au cours de ces années, les actionnaires, qui ont le plus perdu dans l'affaire, sont ceux qui avaient engagé leurs modestes économies dans l'espoir de faire fortune et qui ne disposaient pas des informations nécessaires au moment m pour les récupérer sous la forme métallique avant le naufrage. Quant aux grands actionnaires, si de très rares ont pu se ruiner, beaucoup n'ont perdu dans cette aventure qu'une petite partie de leur capital ou que le superflu (fruits, l'une et l'autre, de l'extorsion de la plus-value sur le travail et donc de l'exploitation du travail d'autrui). Certains proches du Régent ont été parmi les premiers à sauver leur fortune : le prince de Conti et le duc de Bourbon étaient sortis de la banque depuis longtemps, avec des voitures pleines de métal, quand les petites gens s'y précipitèrent pour récupérer leurs économies - trop tard! - puisque le vent avait tourné... Le cours des actions dégringolait à une allure vertigineuse, une file d'attente devant les guichets s'allongeait, la panique s'emparait des épargnants... La banque suspendit ses remboursements avant de fermer définitivement ses portes au nez et à la barbe de nombreux(ses) actionnaires. Quant à l'Etat, il avait considérablement réduit sa dette.

   Et Jean-Martin Wendel aussi. L'année 1720 est bénie par le maître de forges : grâce à la banqueroute de Law, voici l'ancêtre d'Ernest-Antoine Seillière, débarrassé de ses dettes plus tôt que prévu... Ce qui lui permet d'acquérir d'autres fermes, d'autres terres, d'autres bois. Par aillleurs, le château d'Hayange ayant besoin d'un rajeunissement, il peut le restaurer : le château, c'est-à-dire une grande bâtisse de trois étages à six fenêtres, avec dépendances à arcades et grand parc le long de la Fensch, petite rivière de campagne.     

 

03.02.2009

34 - La ruée vers l'or et le pillage organisé

   En ce début de XVIIIème siècle, une crise monétaire vient s'abattre sur l'Europe toujours en manque d'espèces sonnantes et trébuchantes. Le métal étant rare, le commerce stagne et l'économie est entravée dans son développement. Les importations considérables, en Europe,  de métaux précieux ne suffisent pas. D'où venaient ces métaux... précieux?

   Au XVème siècle, des tribus vivaient, depuis des millénaires, sur d'immenses territoires de l'autre côté de l'Oceanus Occidentalis (l'Océan Atlantique). Lorsque les aventuriers européens, dont le plus tristement célèbre s'appelle Christophe Colomb, traversèrent l'Oceanus et débarquèrent de l'autre côté, ils s'approprièrent aussitôt les terres, par la force la plus brutale, et s'installèrent comme colons sur les territoires devenus "Amériques"; pour y vivre, ils réduisirent les tribus au travail forcé, notamment dans les mines d'or et d'argent, les chassèrent vers les terres les moins fertiles ou les massacrèrent. Mais, en exterminant les tribus pour mieux s'approprier les richesses du sol et du sous-sol, foncier et maritime (pierres précieuses, perles de culture, etc.), ils s'étaient privés d'une précieuse main-d'oeuvre.

   Pour remplacer celle-ci, les colons, nobles et bourgeois, tentèrent, d'abord, d'importer d'Europe des pauvres gens, "volontaires" lié(e)s par contrat pour une durée plus ou moins déterminée, mais ces "volontaires", n'étant pas très nombreux(ses), malgré la misère dans laquelle ils-elles se trouvaient, à se présenter comme candidat(e)s à un voyage qui, souvent, se révélerait être le dernier, tant les conditions de travail y étaient terribles, les rabatteurs, à la solde des colons, ramassèrent et déportèrent, ensuite, par la force, hommes et femmes déclaré(e)s indésirables dans leur propre pays, vers le continent américain. Les résultats s'avérant décidément insatisfaisants, les bourgeois et nobles européens n'hésitèrent pas à s'engouffrer dans la traite des Noir(e)s qui allait fournir, à eux et à leurs amis des colonies, une main-d'oeuvre apparemment plus docile. Déporté(e)s dans des conditions inhumaines vers les Amériques, hommes, femmes et enfants, arraché(e)s à leurs terres d'Afrique et à leurs familles, allaient être mis(es) en esclavage dans les champs de cannes à sucre, de coton, de café, dans les fabriques sucrières, etc.   

   Il s'agit, du XVème au XIXème siècles, c'est-à-dire au-delà de la guerre d'indépendance américaine, de l'extermination d'un peuple puis de la déportation d'un autre peuple, les plus terribles qu'une poignée d'Européens, grands bourgeois et nobles (ceux-ci désireux de redorer leurs blasons), aient pu infliger à des peuples, et qui sont autant de crimes contre l'humanité restés impunis... Pire, en ce XXIème siècle, les dirigeants occidentaux font tout pour empêcher les descendant(e)s des tribus millénaires de retrouver leur place sur les territoires, en les tenant parqué(e)s dans des bidonvilles à la périphérie des agglomérations, et pour entraver le développement de l'Afrique par les Africain(e)s eux-(elles)-mêmes. La traite et la déportation, en s'emparant des Noir(e)s choisi(e)s parmi les plus vigoureux(reuses), ont rendu l'Afrique exsangue. S'appuyant sur les documents de l'UNESCO, publiés en 2004, Danielle Pétrissans-Cavaillès écrit: "De la sorte, la population africaine au milieu du XIXème siècle qui a été évaluée à 100 millions d'habitants, aurait été du double sans la traite."

   L'un des ancêtres d'Ernest-Antoine Seillière de Laborde, Jean-Joseph de Laborde, possédait des navires négriers déportant hommes, femmes, enfants d'Afrique vers les Amériques, notamment vers l'Île de Saint-Domingue dans laquelle il possédait des plantations...

    

 

 

19.01.2009

33 - Jean-Martin Wendel, l'Ogre parvenu

     Voici Jean-Martin Wendel signant l'acte daté du 8 mai 1704 qui fait de lui le nouveau propriétaire des forges de la Rodolphe et qui lui donne le titre de seigneur d'Hayange, près de Thionville, ainsi que les privilèges, contre paiement, de moyenne et de basse justice. Mais avoir la main sur la justice peut être utile, notamment dans les procès intentés par les héritiers des anciens propriétaires qui s'estiment floués. Pour acquérir tous ces biens, forges, terres et bois, Jean-Martin Wendel a dû emprunter l'argent à des banquiers. Le voici contraint à répondre à ses engagements et à rembourser ses dettes, contractées sur vingt ans, et donc à réussir sous peine de retomber dans la roture. En effet, si les forges lui permettent d'appartenir à la noblesse, il ne s'agit là que d'une noblesse passagère et non héréditaire; ses fils devront forger, à leur tour, s'ils veulent conserver les mêmes prérogatives.

     Pierre Fritsch donne la description suivante du nouveau maître de forges tout heureux d'avoir mis le pied dans la petite noblesse, petite...: "Mais noblesse tout de même avec, à Hayange, une existence ressemblant à celle d'un petit gentilhomme : habiter au château, chasser, rendre la justice, porter l'épée, se faire saluer par ceux du village comme ceux de la forge, s'asseoir à l'église dans le banc seigneurial, puis, quand les enfants auront grandi, s'allier par mariage aux familles qui comptent dans la vallée." Pour que Jean-Martin réalise son rêve, il n'est donc pas difficile d'imaginer ce que vont être les conditions de travail des ouvriers embauchés dans l'entreprise sidérurgique Wendel.

     Par ailleurs, Jean-Martin a toujours les dents longues... Or, voici que le propriétaire de la forge de la Marolle, Benoît de Malzy, rencontre de sérieuses difficultés : la Marolle est, avec la Rodolphe, la forge la plus importante d'Hayange, mais l'âpre concurrence des forges de Wendel n'est sans doute pas pour peu dans les problèmes de trésorerie qui mettent Benoît de Malzy dans l'incapacité, depuis cinq ans, c'est-à-dire depuis 1704, de payer la rente au seigneur. Cinq années... le temps, sans doute, pour Jean-Martin, de voir arriver la "bonne affaire".

     En effet, le 24 décembre 1709, à la veille de Noël donc, le seigneur et maître d'Hayange réclame ses rentes, par voix de sergent, à la sortie de la messe. Benoît de Malzy ne pouvant payer, Jean-Martin Wendel, en vertu du droit féodal, fait saisir la propriété. Enfin, le 3 septembre 1715, après six années de procès, lors duquel il plaide et paye, il voit sa prise confirmée. L'acharnement qu'il met à acquérir terres, bois, etc. lui pose des problèmes de voisinage. Qu'importe, il plaide. Étant juge et partie, il gagne... Redisons ici que le patron du Medef devenu patron de l'Unice, Ernest-Antoine Seillière, est le fils de Jean Seillière et de Renée de Wendel, descendante, en ligne directe, de Jean-Martin...

16.12.2008

32 - Une dynastie d'Ogres

     Petit tour, du côté des ancêtres d'Ernest-Antoine Seillière, par les Wendel.

     Vers la fin du Moyen Age, la famille Van Daël vit dans les Flandres, à Bruges, dans ce port d'activité et de passage qui donne à la ville son développement et permet aux grandes familles d'accroître leur fortune, de vivre fastueusement avec une nuée de domestiques à leur service, et de régner sur la cité. Mais les Van Daël, qui possèdent ou affrètent des navires de commerce sillonnant les mers, voient leurs activités réduites, notamment par les guerres de religion, et doivent se séparer des employés qui, par leur travail, constituaient le capital et le faisaient fructifier. Ils émigrent avec le reste de leur fortune en Allemagne.

      A la fin du XVIème siècle, Jean Van Daël et son épouse, Marie Van Deren, sont à Coblence. Un capital, privé de sa source de profit principale - le travail -, n'est plus que de l'argent courant en voie d'extinction. Jean, ses fils et petits-fils, n'ont d'autre solution que celle d'entrer dans le métier des armes et de se mettre au service des princes allemands catholiques. Jean-Georges devient colonel d'un régiment de cavaliers croates, des mercenaires qui combattent pour l'empereur d'Allemagne. Coblence étant devenue prise de guerre au profit des Suédois, des Français et des Impériaux, les Van Daël quittent la ville et s'installent en Lorraine. Christian exercera le métier des armes, lui aussi dans la cavalerie, mais au service du duc de Lorraine, Charles IV. En 1660, il convole, en secondes noces et sur le conseil du duc, avec Claire Sauerfeld, une riche veuve de la noblesse luxembourgeoise, propriétaire d'une partie du fief de Longlaville situé à quelque trente kilomètres d'Hayange. En faisant l'acquisition de l'autre partie du fief, Christian devient l'un des vassaux du baron d'Eltz, alors propriétaire des forges d'Ottange. (Les Van Daël sont devenus entre-temps Wendel). Du mariage de Christian et de Claire, sont nés six filles, qui épouseront des seigneurs et barons des alentours, et trois garçons qui connaîtront des fortunes diverses. Jean-Martin, le cadet, sera à l'origine de la dynastie Wendel : c'est l'ancêtre, à la huitième génération, d'Ernest-Antoine Seillière de Laborde.

      Au moment où Jean-Martin Wendel accède à l'âge adulte, le duc de Lorraine, Léopold, qui a perdu argent et pouvoir, se retrouve dans la dépendance du roi de France Louis XIV. Alors fermier sur les terres de la vieille baronne d'Eltz, elle aussi issue de la noblesse luxembourgeoise comme Claire Sauerfeld, Jean-Martin se voit confier la direction des forges d'Ottange. La dot d'Anne-Marguerite Meyer, fille du plus riche fermier de Volmerange, qui devient son épouse, lui permet d'acquérir des forges à Hayange, avec les terres et les forêts des environs qui apporteront le minerai, le bois et l'eau nécessaires à la production de la fonte et au travail du fer. Ces acquisitions faites, il prend le titre de seigneur d'Hayange...

      Il restait à bénir le fourneau et à faire la prière pour que Dieu le rende utile et productif... "Dieu tout-puissant et éternel, de qui procèdent toutes choses créées, et qui, par une admirable disposition de votre bonté, avez voulu qu'elles servent à l'usage des hommes... Bénissez, nous Vous en supplions humblement, ce fourneau et détournez-en les astuces et les ruses du démon et rendez-le utile et productif. Que les ouvriers professionnels sachent obtenir par la vertu d'un feu bien réglé un métal convenable. Accordez-leur aussi qu'en même temps augmente en eux la grâce du salut."

      Il est vrai que, de même qu'il faut protéger la poule qui fait l'oeuf, il faut protéger, de toutes les façons abstraites possibles, les ouvriers que l'on exploite de toutes les façons concrètes possibles...

 

 

04.12.2008

31 - Le Banquet des Ogres

     C'est auprès de la famille Wendel que le président de la République française, Charles de Gaulle, se fournirait en secrétaires d'Etat et en ministres... Exemples:

     - Michel Debré, né d'un premier mariage de Robert Debré, deviendrait le beau-fils d'une Wendel, par le remariage de son père avec Elisabeth de La Panouse (fille de Sabine de Wendel et du vicomte Louis de La Panouse) mariée, en premières noces, au comte de La Bourdonnaye. Michel Debré sera Premier ministre du 8 janvier 1959 au 14 avril 1962.

     - Yves Guéna sera le directeur-adjoint de Cabinet de Michel Debré, alors Premier ministre, dès janvier 1959; il sera nommé ministre des Postes et Télécommunications en 1967, puis ministre de l'Information le 30 mai 1968, avant de redevenir ministre des Postes et Télécommunications la même année jusqu'en 1969. Il avait épousé Oriane, petite-fille de Sabine de Wendel et fille issue du premier mariage d'Elisabeth de La Panouse avec le comte de La Bourdonnaye.

     - François Missoffe sera nommé secrétaire d'Etat chargé du Commerce intérieur, dans le gouvernement de... Michel Debré, puis dans le premier gouvernement de Georges Pompidou; il sera ministre de la Jeunesse et des Sports de 1966 à 1968. Il faut dire que François Missoffe avait épousé Hélène de Mitry (petite-fille de François II de Wendel, fille de Marguerite de Wendel et du comte Emmanuel de Mitry, lui-même descendant des Wendel par la branche des Gargan). Hélène Missoffe deviendra secrétaire d'Etat à la Santé et à la Sécurité sociale dans le gouvernement Raymond Barre (1977-1978); quant à l'arrière-petite-fille de François II de Wendel, fille d'Hélène de Mitry et de François Missoffe, Françoise Missoffe, épouse de Guy de Panafieu, elle sera maire-adjoint de Paris, chargée de la culture, et décrochera un poste de ministre du Tourisme dans le gouvernement d'Alain Juppé, de mai à novembre 1995.

     - Jean François-Poncet était d'abord secrétaire d'ambassade en 1955; en 1957, il participait à l'élaboration du traité de Rome; en 1970, il est à la direction de Carnaud S.A., leader français de l'emballage alimentaire; le 29 novembre 1978, il sera ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement de Raymond Barre jusqu'au 13 mai 1981. Il avait épousé Marie-Thérèse de Mitry, une de Wendel elle aussi, soeur d'Hélène. 

     Quant au comte Geoffroy de Montalembert, vice-président du Sénat de 1959 à 1962, il avait épousé Odile de Wendel, fille d'Henri de Wendel et de Galliane de Soucy. 

     Précisons tout de suite que le frère de François II de Wendel, Maurice Marie Ignace de Wendel, avait épousé Andrée des Moustiers-Mérinville et que, de ce mariage, étaient nées quatre filles : Renée, Ségolène, France et Berthilde. Renée de Wendel devait épouser le baron Jean Seillière, fils d'Ernest-Antoine Seillière et de Germaine Demachy.

     Or, un autre Ernest-Antoine Seillière, qui fut président du MEDEF (ex-CNPF), de décembre 1997 au 5 juin 2005, est, depuis l'été 2005, le patron des patrons à l'échelle de l'Europe, puisqu'il est le président de l'UNICE rebaptisée, en janvier 2007, BUSINESSEUROPE. De 1964 à 1967, il s'était trouvé, au Quai d'Orsay (ministère des Affaires étrangères) aux côtés de Lionel Jospin. Ernest-Antoine Seillière n'est autre que le fils de Renée de Wendel et de Jean Seillière.

     Si nous ajoutons qu'autrefois les Neuflize (entreprises textiles, sidérurgiques, bancaires) s'étaient alliés aux Schneider (entreprises sidérurgiques), que les Schneider s'étaient alliés aux Wendel par les Curel, et que les Seillière (entreprises bancaires, sidérurgiques, textiles) s'étaient alliés aux Demachy (entreprises bancaires), que l'ex-banque Seillière devenue banque Seillière-Demachy, puis banque Demachy, est entrée, par les fusions, dans la grande banque Mallet-Neuflize-Schlumberger-Demachy, en 2002, laquelle banque gère les plus grandes fortunes, se trouvait effectivement autour de la table gaulliste du 24 novembre 1959, à travers ces quelques familles bourgeoises qui n'ont jamais renoncé à leur anoblissement et même qui le revendiquent, la fine fleur de la démocratie républicaine...

 

 

   

27.11.2008

30 - Le Banquet des Ogres

   À Londres, tandis que le gouvernement de Vichy, instauré par le maréchal Philippe Pétain, collaborait avec le régime nazi, et que la majeure partie de la population, hommes, femmes, enfants, souffrait cruellement de la faim, Charles de Gaulle avait fait à Yvonne, son épouse (selon le témoignage de celle-ci), cette déclaration de très bon goût à propos de ces affamés pas toujours dociles politiquement mais qui n'ont que leur force de travail pour vivre : "En rentrant en France, je les mettrai tous à la gamelle!"

   Bien sûr, quelques années après être rentré dans ses foyers, Charles de Gaulle, devenu président de la République, ne mettrait pas tout le monde à la gamelle. Ou alors... le dîner qui sera donné au palais de l'Elysée, le 24 novembre 1959, le sera dans une gamelle dorée à l'or fin, puisqu'il rassemblerait la fine fleur de l'industrie et de la banque françaises. Mais laissons le chef du Protocole, Jean-Paul Alexis, nous décrire, non sans un brin de nostalgie, le cadre de cet événement : "Cette soirée "économique" fut un incontestable succès, avec un bon taux de participation. Sans doute les robes des femmes de nos grands dirigeants d'entreprise ne venaient-elles pas des mêmes couturiers que celles des épouses de fonctionnaires mais la qualité des invités était remarquable. C'était encore la grande époque - finissante - d'un certain monde des affaires avec ses grands noms." Quels "grands" noms ?

   Voici le chef du Protocole supervisant le placement méticuleux des cartons, munis des noms les plus prestigieux, près des couverts, sur la table, avec le souci majeur de ne pas commettre d'impair... "Citons, dans l'industrie de l'acier, Emmanuel de Mitry (gendre de Wendel), Charles-Albert de Boissieu représentant Schneider (car le dernier du  nom venait de mourir), Michel Paul-Cavalier (Pont-à-Mousson), le baron Petiet, François Lehideux, Jacques de Nervo. On retrouvait l'automobile avec François et Jean-Pierre Peugeot, François Michelin, la chimie avec Raoul de Vitry (Pechiney), René Perrin (Ugine), Arnaud de Vogüé (Saint-Gobain), Jean Delorme (Air Liquide), la construction navale avec René Fould (Saint-Nazaire), les armateurs avec Francis Fabre, le textile avec Marcel Boussac, Jean Prouvost, Charles Gillet. L'avionneur Marcel Dassault était, bien entendu, invité, ainsi que son banquier Albin Chalandon car la banque privée était largement représentée avec, entre autres, le baron Hottinguer, François de Flers (Indochine), les barons Guy et Edmond de Rothschild, le dernier baron de Neuflize, Pierre David-Weil (Lazard), le gouverneur Monik (Paribas), Jacques de Fouchier, etc."

   Il y aurait beaucoup à dire sur chacun de ces noms dont certains retentissent en espèces sonnantes et trébuchantes depuis le début du XVIIIème siècle jusqu'à ce début de XXIème siècle : issu de la plus-value extorquée sur le travail effectué dans les pires conditions par les sans-nom, le capital, ici rassemblé, a été accumulé grâce à l'exploitation capitaliste maintenant séculaire de l'être humain par l'être humain. Nous nous limiterons au nom d'entre les noms, à celui qui sonne comme un coup de canon sur tous les champs de bataille de France, d'Europe et d'Amérique, depuis environ 1704 : Wendel. 

   À suivre...

07.06.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 29

    Charles de Gaulle (1890-1970).jpg  

Dans quelles conditions le général de Gaulle a-t-il quitté le pouvoir en 1946? Quelle était la situation de la France? Ce qu'il en dit lui-même dans la lettre de démission, qu'il adresse le 21 janvier 1946 au président de l'Assemblée Nationale Constituante, ne semble pouvoir laisser place à aucun doute : "La France, après d'immenses épreuves, n'est plus en situation d'alarme. Certes, maintes souffrances pèsent encore sur le peuple français et de graves problèmes demeurent. Mais la vie même des Français est pour l'essentiel assurée, l'activité économique se relève, nos territoires sont entre nos mains, nous avons repris pied en Indochine, la paix publique n'est pas troublée."

       Qui pourrait croire qu'il ne s'agissait là que du calme avant la tempête? D'une tempête imminente dont de Gaulle avait reçu la confirmation deux jours plus tôt, dans la lettre que Michel Debré lui avait adressée le 19 janvier 1946, et où nous pouvons lire ceci :

       "Dans le courant de l'année 1946 et sans doute dès les premiers mois, nous subirons, non pas une crise, mais plusieurs crises.

       Une crise de ravitaillement : celle-ci est déjà commencée mais il ne semble pas que l'on puisse trouver autre chose que des solutions provisoires et partielles. La menace existera durant l'année.

       Une crise financière : le processus de l'inflation paraît largement commencé. Le Trésor a et aura des difficultés à trouver des souscripteurs et l'Etat connaîtra une situation difficile pour ne pas dire plus.

       Une crise administrative : il n'y a pas eu, dans le courant de l'année, d'amélioration sensible du fonctionnement des administrations centrales et l'orientation qui paraît prise en ce qui concerne l'organisation régionale et départementale amènera plutôt un désordre qu'une amélioration.

       Une crise économique : celle-ci sera sans doute à la fois moins visible et plus profonde. Elle vient, à mon sens, du fait que ni l'agriculture ni l'industrie ne sont en mesure de profiter de la reprise du commerce international.

       Une crise sociale : on peut tout craindre d'une nouvelle hausse des salaires et des prix - et cette hausse n'est pas impossible."

       Prenons l'exemple de la crise financière, et soulignons cette formule très significative : "Le processus de l'inflation paraît largement commencé." Sans entrer dans le détail des responsabilités personnelles prises par Charles de Gaulle lors de la mise en oeuvre, à la Libération, d'un franc mort-né qui plomberait la vie économique de notre pays tout au long de la IVème République, revenons, avec Claude Guy, dans l'intimité du couple de Gaulle, le 24 novembre 1946. Charles est occupé à faire ouvrir de grands yeux horrifiés à une Yvonne qu'on verrait, un mois plus tard, s'inquiéter de ce qu'il n'ait pas osé "mettre les Français à la gamelle" dès son retour sur le sol national. La voilà, la "gamelle" : "J'ai vu l'inflation en Pologne : c'était horrible. Chaque visage était hanté. Levées à quatre heures du matin, les ménagères faisaient la queue pour le pain, espérant acheter avant la hausse; car le prix du pain, vers la fin, changeait trois fois par jour. Le désespoir était partout. On ne pensait plus qu'à cela. Au début, la production se poursuivit, puis les agriculteurs et les industriels, lassés de ne plus trouver, en échange de leurs produits, que du papier ou de mauvais godillots, renoncèrent à produire. "A quoi bon?" pensaient-ils... Nous en arriverons bientôt là. Vous savez que notre cheptel, au lendemain de la Libération, se trouvait réduit à fort peu de chose. Oh! certes, les réquisitions, les bombes, etc., y étaient pour une bonne part. Mais il y avait aussi, j'en suis sûr, beaucoup de calculs de la part des éleveurs. Que les producteurs réduisent leur production, ce n'est pas là ce qui est tragique : s'ils la réduisent, c'est qu'ils le veulent bien! Non, la tragédie d'une inflation est pour ceux qui ne peuvent rien offrir d'autre que la prestation de leurs services. En Pologne, c'était, parmi ceux-ci, la misère noire. Nous en serons bientôt là", affirme-t-il sans émotion apparente.

       "Ceux-ci"? Mais, bien sûr, comme l'indiquent les précisions qu'ajoute de Gaulle, il s'agit des personnes qui n'ont à offrir que leur force de travail... des communistes en puissance, n'est-ce pas? Quoi qu'il en soit, c'est bien aux travailleuses et travailleurs qu'est destinée la gamelle, vidée par l'inflation, que l'homme du 18 juin a gentiment mitonnée dès que la monnaie française est passée à portée de sa main d'Ogre... 

       

05.05.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 28

      

      Par-delà le sang qu'il a fait couler en Indochine parce qu'elle avait le tort de faire trop de place au communiste Hô Chi Minh, et par-delà la détestation qu'il éprouvait pour les militantes et militants communistes de la métropole, il apparaît que de Gaulle visait le peuple français tout simplement.

André Malraux (1901-1976)

André Malraux (1901-1976).jpg      C'est ce que traduit ce premier propos tenu à Colombey en présence d'André Malraux, le 7 mars 1946 - quarante-cinq jours après son départ du gouvernement : "Que le ministre, que l'homme de parti, que le fonctionnaire, que la ménagère, que l'ouvrier ou que le patron se soient dit : "Ce sera dur. Il faudra subir. Poussons donc tous ensemble à la roue." Et la France était sauvée. On ne lutte pas contre tout un peuple, contre un peuple qui exigeait, dès la libération de Paris, la liberté de 1939... Quand Napoléon Ier a fait le 18 Brumaire, c'est que la France entière poussait derrière. Napoléon a fait le 18 Brumaire parce que la France l'exigeait. Quand Napoléon III a mis les partis à la porte, le courant national était dans son sens. Moi, j'ai eu affaire à une opinion qui poussait en sens inverse, qui s'effondrait sous moi." Parce qu'elle se battait pour reconquérir sa liberté...

       Toujours aussi agacé, le 1er juin 1946, de Gaulle tient des propos tout à fait comparables devant Claude Mauriac : "Que veut le peuple? Il veut un peu tout mais, essentiellement, il tient à deux choses : être gouverné et ne pas être chicané en ce qui concerne sa liberté. Etre gouverné?... Même quand tout n'allait pas parfaitement bien, le peuple me gardait sa confiance parce qu'il sentait obscurément que j'étais capable de le gouverner. Sa liberté?... Il s'en montrait fort jaloux, défendant son parti, son clan, son syndicat : c'est à ce titre qu'ils ont élu exactement les hommes politiques qu'il fallait choisir pour m'empêcher de gouverner... Voilà le cercle vicieux! Comment pouvait-on en sortir?"

       Or, en matière d'aveu, rien jamais ne vaudra le délicieux dialogue survenu, en présence de Claude Guy, à la mi-décembre 1946, toujours à Colombey : "La voix de madame de Gaulle sort de l'ombre, timidement : - A Londres, je me rappelle que vous m'avez dit un jour : "En rentrant en France, je les mettrai tous à la gamelle!" Pourquoi ne l'avez-vous pas fait? - Le Général : Parce qu'ils ne l'auraient pas accepté. - Madame de Gaulle : Demain, ils ne l'accepteront pas plus! - Le Général : Pardon! Nous allons traverser une période terrible; après, seulement après, cela deviendra possible!

       Et il ajoute, après un instant de silence, tristement : "Eh oui, bien sûr! La prochaine fois, il faudra employer pendant longtemps, je le crains, des méthodes d'un caractère beaucoup plus autoritaire...

       Il dit encore : "Il faudra d'abord passer par une période de vaches maigres et, disons-le, de désespoir."

       Mais la Résistance et sa lutte pour la liberté, mon général, n'était-ce donc rien? Pour recueillir sans broncher la réponse que de Gaulle fait à cette question le 14 mars 1948, il fallait être rien moins que l'amiral d'Argenlieu : "J'avais toujours pensé que la médaille de la Résistance serait l'objet de tout un trafic et je ne me suis pas trompé, puisque, si, au moment de mon départ, il n'y avait pas vingt mille médaillés de la Résistance, il y en a actuellement plus de soixante mille." Et puis : "Et puis, je peux bien vous le dire : ce qui importait, c'était de maintenir les compagnons de la Libération au pinacle, en n'étant pas trop sévère en ce qui concerne l'attribution de la médaille de la Résistance, qui, dans mon esprit, devait servir de dépotoir."

       Propos qu'il faut rapprocher de ceux entendus par le même amiral seize mois plus tôt, le 17 décembre 1946, à Colombey toujours, et relevés avec le plus grand soin par Claude Guy : "Quant au régime que je souhaiterais pour la France... Ce régime serait à peu près celui-ci : il faudrait d'abord organiser un système dans lequel des hommes doués, des hommes disposant d'une réelle autorité, se consacreraient exclusivement aux affaires publiques. Et puis, à côté de ce premier système et en coexistence avec lui, un système à l'intérieur duquel les Français pourraient se livrer tout leur saoul à ce démon d'infamie qui les agite : alors là, ils pourraient s'en donner à coeur joie. Ils pourraient librement... pisser du vinaigre... baver... déverser leur bile... Seulement entendons-nous bien : sans que cela empêche aucunement les affaires publiques d'être gérées dans l'intérêt national!... D'une part, donc : les pouvoirs publics, la discipline, le prestige et la grandeur. De l'autre, et se donnant libre cours : l'invective, l'exclusive, la jactance, la calomnie, et même, si cela est nécessaire, l'infamie."

       "Il observe alors que le régime le plus prolongé que les Français aient pu supporter s'appelait la monarchie : "Pourquoi? Parce qu'en dehors des Conseils du roi, où l'on travaillait, les passions politiques, qui étaient professées par un moins grand nombre de gens, avaient suffisamment d'espace pour se donner libre cours : il y avait la cour, il y avait les parlements, il y avait les salons..."

       Et la Vème République, qu'est-ce donc?...

  

11.02.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 27

    Georges Bidault (1899-1983)

Georges Bidault (1899-1983).jpg

      Au-delà de son admiration haineuse pour le parti communiste et de son mépris sans bornes pour le parti socialiste qui détenaient à eux deux la majorité absolue à l'issue des élections d'octobre 1945, de Gaulle n'aurait-il pas pu trouver, dans le M.R.P. [Mouvement Républicain Populaire, de Georges Bidault; 24,1% des voix, à égalité avec les socialistes], le point d'appui nécessaire à sa politique au lendemain de la Libération?

      Ayant abordé ce problème devant le sage de Colombey, Michel Debré reçoit cette réponse : "Le M.R.P., comme les autres partis, n'a pas de capacité. Je veux dire par là qu'il n'a jamais eu et n'aura jamais la capacité d'aller jusqu'au bout d'une nécessité nationale, ce qui signifierait : au nom d'une nécessité nationale, refuser, se défendre, s'arc-bouter, résister et même... eh oui! tirer. (Un temps.) Je suis persuadé, d'ailleurs, qu'il n'y aura pas à tirer, car l'esprit public n'est pas aux barricades. Oh! certes, les communistes vont bien essayer d'agiter un peu le secteur. Mais il n'y a rien de moins révolutionnaire que ce peuple, pour l'instant!... Quand bien même il ne s'agirait pas de tirer, il faudrait avoir assez de détermination pour faire face à la notion que, le cas échéant, on serait amené à le faire. Eh bien, mon cher Debré, il est parfaitement évident que la chose leur est à tous absolument impensable.  - Vous ne pensez vraiment pas, mon Général, qu'il y aura besoin de tirer?  - Mais non! Je ne parle pas de l'Empire, où, sur tel ou tel point, il faudra peut-être en découdre. Mais, dans la métropole certainement pas. Je ne dis pas, bien sûr, qu'il n'y aura pas, çà et là, quelques arquebusades, mais rien de sérieux, non, rien qui ressemble à une bataille rangée."

      Une fois encore, à la mi-novembre 1947, ce seront les socialistes qui se chargeront du sale boulot, tandis que de Gaulle s'étonne qu'on puisse gémir pour si peu : "Quand je pense! Tant de bruit pour l'affaire de Marseille! Tant de boucan à propos de quoi? Un seul malheureux type tué et les communistes cherchent à déclencher la grève générale!" Mais - heureuse surprise! - au début décembre 1947, Robert Schuman (M.R.P.) étant devenu président du Conseil, vlà qu' ça tire, qu' ça commence à tirer; il n'est vraiment pas trop tôt. Claude Guy rapporte : "Il attache de l'importance au fait que les gardes mobiles ont fait, pour la première fois, usage de leurs armes, durant les grèves en cours. Il prédit sans passion : "Vous allez voir... Dorénavant, les hommes chargés du service d'ordre vont constater que, pour n'avoir pas tiré, certains de leurs camarades ont été tués ou blessés. Alors?... Eh bien, alors, ils tireront la prochaine fois!... Ce qui contrastera, d'ailleurs, avec l'attitude d'un gouvernement qui, lui, n'osera jamais tirer! Schuman, voilà leur grand homme!... Eh bien, vous verrez : Schuman n'osera jamais tirer.""

      Quoi qu'il en soit, en Indochine, cela aura été, par chance, bien plus rapide, et, comme de Gaulle l'avait indiqué à Claude Guy au lendemain de l'insurrection qui avait produit 300 victimes civiles dans la région d'Hanoï (19 décembre 1946), quand ça saigne vraiment, c'est comme un boulevard qui s'ouvre devant celui qui sait y faire : "Il est heureux qu'on en soit arrivé là. Il est heureux que le Viêt-Nam ait engagé le fer. Dorénavant, d'Argenlieu est le maître. Il est heureux que nous ayons maintenant la possibilité d'agir et de régler la question. Je dois dire que le réflexe de conservation s'est produit favorablement : depuis six mois, l'opinion a fait des progrès. D'Argenlieu, je le répète, a maintenant les mains libres."

      Et certainement, la suite immédiate donne raison à notre très grand visionnaire : ça saigne on ne peut mieux..., même si cela ne semble pas particulièrement enchanter le lieutenant-colonel Mirambeau qui vient rendre compte de la situation indochinoise le 13 janvier 1947 à Colombey-les-deux-églises, et qui avoue à Claude Guy : "L'état d'esprit des Français est bon. Il n'est pas question d'être jetés à la mer. Mais alors que les pertes étaient, avant le 19 décembre, de cinq tués et de quinze blessés par jour, nous comptons que nos pertes seront dorénavant de vingt-cinq tués et de soixante-dix blessés. D'ici le mois de juillet, il faut prévoir que cinq mille hommes seront à terre. Les renforts commencent à arriver, mais les équipements et les armes sont en insuffisante quantité, sans que nous ayons l'espoir de pouvoir les remplacer pour l'instant. L'état des pièces de rechange est tragique. Dès son retour, le général Leclerc a demandé à l'E.M.A [Etat-Major de l'Armée], en sus des demandes antérieures, l'envoi de renforts supplémentaires de quinze mille hommes : l'E.M.A. nous a répondu qu'il n'y fallait pas compter. Et si nous insistons, au lieu de chercher la solution du problème, on nous répond : "C'est impossible." Le Viêt-minh reçoit, par la Chine, de nombreux stocks d'armes. Il est impossible de prévenir ces infiltrations."

      Mais la décision prise par de Gaulle en septembre 1945 est encore bien plus fructueuse qu'il n'y paraît puisque Claude Guy ajoute : "Le colonel Mirambeau m'indique que les deux plus grandes menaces sont, pour l'instant : l'assassinat des notables pro-français, qui, à dater du 19 décembre, s'est effectué à grande échelle. Des milliers et des milliers de notables sont ainsi assassinés. La France a déjà perdu ainsi, dans les villages, sans qu'aucune opération militaire s'y soit d'ailleurs déroulée, l'armature indispensable de ses amitiés anamites." 

      Ce qui signifiait, à l'évidence, que tout était déjà perdu... Bravo, de Gaulle, qui n'en persistera pas moins à hurler à la mort pendant sept années encore!...

        

07.02.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 26

      Grâce à Claude Guy, qui a été son aide de camp de janvier 1946 à septembre 1949, nous pouvons suivre, jour pour jour, à Colombey-les-deux-églises et quelques fois ailleurs, l'ordinaire des propos tenus par Charles de Gaulle au lendemain de ses exploits d'homme du 18 juin. La "qualité" des personnes qui l'auront entendu s'exprimer ainsi permet de bien insister sur ce fait qu'il ne s'agit pas simplement de vagues propos de table ou de salon qu'on aurait eu à déguster juste le temps de les oublier. On rend des visites à de Gaulle comme à un oracle, recueillant chaque miette de son discours pour s'en nourrir pendant des semaines, des mois, des années et, parfois, à tout jamais.

Amiral Muselier (1882-1965)

Amiral Muselier (1882-1965).jpg

      Le voici d'abord face à Claude Guy lui-même, le 21 janvier 1946, lendemain de son départ de la présidence du Conseil : "Quand on peut écraser quelqu'un, il faut le faire aussitôt. Après les petits Muselier et autre piétaille, il a fallu écraser Giraud. Et ce n'était pas facile : il fallait le faire depuis Londres, alors qu'il tenait le haut du pavé à Alger. Après la Libération, il a fallu s'attaquer à la dictature des C.D.L. [Comités départementaux de la Libération], des F.T.P. [Francs-Tireurs et Partisans] dissidents, du C.O.M.A.C. [Comité d'action] et de tous ces "généraux" qui s'étaient flanqué des galons de papier sur leurs manches et prétendaient substituer leur autorité à celle des préfets, qu'ils aient obéi aux Anglais, ou au parti communiste. Il reste maintenant la dictature des partis. Oh! s'il n'y avait eu que les partis socialiste et M.R.P. [Mouvement républicain populaire], j'en eusse fait mon affaire depuis longtemps! Mais, avec les communistes, c'est une autre affaire! Il ne suffira pas, le jour venu, de les mettre à la porte : il faudra les attaquer pour les détruire, il faudra les écraser."

      Le 14 mars 1946, face à René Capitant qui s'étonne du rapprochement survenu entre de Gaulle et les communistes au temps de la Résistance et de la Libération, le Général s'explique : "Les écarter, c'eût été renoncer à manoeuvrer ces forces indispensables à notre action qui s'appelaient le C.N.R. [Conseil National de la Résistance], les C.D.L., les F.T.P., etc. Si j'avais prétendu, à l'époque, exclure les communistes de leurs rangs, les principaux organismes de la Résistance m'auraient échappé."    

      Mais de Gaulle n'est pas tout seul dans sa détestation du parti communiste en particulier (26,8 % des voix en octobre 1945) et des partis en général (dont les socialistes, 24,1%, qui, avec les précédents, détiennent donc la majorité absolue). C'est le même René Capitant qui l'entend dire, à propos de 1945, le 15 octobre 1946 : "L'avant-dernier été, lorsque j'ai rendu visite à Truman, il m'a avancé six cents millions de dollars. Mais cette somme était inférieure par rapport à nos besoins. Pourquoi n'a-t-il pas fait plus? Parce qu'il ne voulait pas jouer sur moi à fonds perdus. Le State Department ou le Foreign Office ne nous prêteront rien tant que la politique française n'aura pas pris une orientation précise et durable. Car il nous faut bien considérer qu'en dehors de l'Italie, nous sommes le seul pays du monde à faire procéder l'autorité de l'Etat et l'ensemble des affaires publiques exclusivement des partis! Ce qui explique la pagaille de l'Italie et la nôtre! Rien ne permettait donc à Truman, à l'époque considérée, de faire fond sur moi."

      Mais, de cette tache partisane et plus précisément communiste, comment désormais se libérer? Le 8 janvier 1947, Gaston Palewski rapporte, au solitaire de Colombey, la substance des propos qu'il a entendus tenir par l'ambassadeur des Etats-Unis, Jefferson Caffery : "Le gouvernement américain est résolu à ne rien faire pour la France tant que celle-ci tolérera un gouvernement à participation communiste, ou même un gouvernement subissant la pression des communistes. Dès que pourra s'exprimer une politique française libérée de l'hypothèque marxiste, dès que cette politique nous paraîtra cohérente, nous vous aiderons. Voilà pourquoi il n'est pas de meilleure chance pour vous que la mise en oeuvre des institutions préconisées par le général de Gaulle."

      Recommander la mise à l'écart des communistes, premier parti de France, ne serait-ce pas de l'ingérence intérieure? Ne serait-ce qu'un simple conseil d'ami?...  Conseil d'ami que les socialistes, avec Ramadier, n'allaient pas tarder à suivre en chassant les communistes du gouvernement. Mais, pourquoi donc, en 1945, de Gaulle a-t-il tout de même recouru à ce vote des Françaises et des Français qui devait se traduire de si fâcheuse façon? Ce fut bien malgré lui, comme il l'avait dit, le 12 août 1946, à Bourdeau de Fontenay, directeur de l'E.N.A. [Ecole Nationale d'Administration]. En 1940, les partis avaient sombré : "Et c'est alors que se place le crime de Pétain, de Pétain qui a déshonoré et prostitué des notions dont certaines étaient bonnes et qui, la Libération venue, eussent permis de nous tirer d'affaire. Voici pourquoi, sans compter que les communistes avaient occupé à l'avance toutes les positions au moment de la Libération, il ne m'est resté qu'un seul moyen : noyer la démagogie dans la démocratie. Comment? Mais par les élections! Voilà pourquoi j'ai envoyé les Français aux urnes... Il me fallait une soupape. Je n'en avais pas d'autre."

      "Notions dont certaines étaient bonnes"... Peuple de France, c'est aussi notre histoire qui s'est écrite là, en attendant que 1958 vienne river notre chaîne pour longtemps, pour très longtemps...

 

05.02.2008

Petit Ogre est devenu grand : Charles de Gaulle - 25

      Dépouillé par Hitler et l'Allemagne nazie des "meilleurs fruits" de sa pensée militaire, brouillon au possible dans les quelques combats qu'il a dirigés à la veille de la défaite de 1940, tenu à l'écart des débarquements alliés en Afrique du Nord (novembre 1942), puis sur les côtes normandes (juin 1944), pour des raisons de prudence élémentaire quand on connaît bien le personnage - et les Anglo-Saxons avaient appris à le connaître -, Charles de Gaulle n'aura enfin atteint une vraie dimension d'Ogre qu'à partir de septembre 1945, lorsqu'il enverra un corps expéditionnaire en Indochine.

      Au bout de cette décision, dont personne aujourd'hui encore ne sait expliquer le sens qu'il conviendrait de lui donner, il y aurait, du seul côté français, 35 000 morts et 105 000 blessés, plus un cancer rongeant le coeur, les finances et les institutions du pays, plus la lourde succession née des lendemains du désastre de Diên Biên Phu en 1954 : la guerre du Vietnam, pitance empoisonnée des Américains avec, comme dessert, la défaite la plus pitoyable de leur histoire... Sans doute est-ce là que se vérifient les extraordinaires aptitudes visionnaires de notre grand homme...

Thierry d'Argenlieu (1889-1964)

Thierry d'Argenlieu (1889-1964).jpg

      Mais ce qui suit cette décision, prise au lendemain d'Hiroshima (6 août 1945), de Nagasaki (9 août) et de la capitulation (15 août) d'un Japon qu'on prétendait cependant aller combattre, est tout aussi pitoyable. Car, quatre mois plus tard (le 20 janvier 1946), de Gaulle démissionnait, ce qui ne l'empêcherait pas de téléguider, depuis Colombey-les-deux-églises, les activités massacrantes de son cher amiral Thierry d'Argenlieu (6 000 morts, le 22 novembre 1946, dans la baie d'Haïphong). Comme on le voit, ce héros-là, de Gaulle, a tout ce qu'il faut pour plaire...

      Eh bien, poursuivons ce chemin de croix par la prophétie faite en mai 1946 devant Pierre-Henri Teitgen : "Allons, ne voyez-vous pas que la troisième guerre mondiale est inévitable? Nous avons gagné les deux manches de la guerre de Trente Ans. La troisième manche verra l'affrontement de la Russie et de l'Occident. La rupture de la Conférence des Quatre se produira dans six mois ou dans un an. La vérité, nous ne pouvons pas la crier sur tous les toits, mais nous pouvons la dire entre nous. Le troisième round est fatal." Or, quatre mois plus tôt déjà, rédigeant sa lettre de démission de la présidence du Conseil, le 21 janvier 1946, et face à la réalité elle-même, l'observateur de Gaulle est tout aussi "lucide" : "Nos territoires sont entre nos mains. Nous avons repris pied en Indochine."

      Et combien maître de lui-même n'est-il pas, le 10 décembre 1950, dans son discours de Lille : "Debout, face à la menace! Quand on voit celle-ci telle qu'elle est, massive et toute proche, quand on discerne que, sans doute, la guerre qui fait rage en Asie a comme premier objectif, pour ceux qui l'ont déclenchée, d'enlever à la sécurité de l'Europe le plus possible des forces occidentales, on comprend que rien n'est plus urgent que de pourvoir à notre défense." Car, entre-temps, les Américains se sont engagés dans la guerre de Corée, et notre chantre constate avec exaltation (du genre : "je vous l'avais bien dit") : "La guerre est commencée. Elle l'est sur le terrain, en Corée et en Indochine. Elle l'est, partout, dans les domaines politique, social et moral, où luttent des camps opposés."

      Le 10 septembre 1951, à l'occasion du déjeuner de la Presse anglo-américaine, lui qui a su si bien échapper à ses propres responsabilités, il fait la leçon au "grand frère" américain : "Les faibles divisions alliées, stationnées en Allemagne, seront dans l'impossibilité d'arrêter pendant des mois les 175 divisions soviétiques. Alors, on se battra sur le Rhin, peut-être même sur la Loire, et ensuite sur les Pyrénées. On peut se demander si les Etats-Unis auront le temps d'envoyer le million d'hommes nécessaire pour barrer la route à la ruée soviétique, lorsque les troupes de Boulganine approcheront du Rhin." Ici, qu'importe la fameuse indépendance nationale : "Nous devons donc exiger des Américains la mise sur pied et l'envoi à temps des éléments nécessaires, la garantie d'un concours rapide et puissant. Les forces américaines doivent affluer massivement, le cas échéant, et surtout de puissants éléments doivent être mis en place dès maintenant, de ce côté-ci des mers, sur la ligne la plus avancée vers l'est - des éléments capables non seulement de résister, mais d'attaquer. Imaginez quel coup porterait au monde libre la chute de Paris et de Rome!" Voilà, en effet, que s'annonce l'apocalypse : "Les avant-gardes cosaques, figurez-vous, campent à 158 kilomètres du Rhin et, derrière ces avant-gardes, on découvre 30 000 chars, 20 000 avions et 175 divisions."

      C'est bien le futur pourfendeur (en paroles, car la politique de la IVème République finissante avait déjà largement tracé la route en usant, elle, de discrétion) de la présence américaine en France qui appuiera la ratification du traité, qui met en place l'OTAN, par cette note : "Il faut absolument ratifier ce traité, mais il est indispensable d'obtenir des Américains l'engagement ferme et définitif qu'ils maintiendront leurs troupes et leurs bases en France. Les Américains sont toujours intervenus trop tard. Cette fois, il faut qu'ils se trouvent en mesure d'intervenir sur place, sans délai. C'est le seul moyen de nous sauver."

      Pour trouver la morale gaullienne de l'affaire coréenne, il suffira d'attendre la fin des années 50 et l'expression de l'immense regret d'un de Gaulle qui, décidément, ne s'en remet pas : "L'Histoire, si tant est qu'il doive y avoir encore une Histoire, dira que le monde a perdu la partie le jour où Truman a empêché MacArthur d'écraser les Chinois, et éventuellement les Russes, avec la bombe atomique. Les Américains tenaient alors les moyens d'écraser leurs adversaires. Aujourd'hui, ils n'ont plus ces moyens. Truman a arrêté MacArthur, parce qu'il était un politicien et parce qu'il a eu peur des électeurs! Le grand débat de notre époque a eu lieu à ce moment-là."

      Et le passage des années n'y changerait rien. À proximité de sa fin de carrière, voici de Gaulle tel qu'Henry Kissinger, accompagnateur du président Nixon à Paris en mars 1969, eut la surprise de le découvrir : "Avec témérité, car de Gaulle n'aimait guère discuter avec des conseillers - ou, en l'occurrence, en leur présence -, je demandai comment la France pensait empêcher l'Allemagne de dominer l'Europe qu'il venait de décrire. De Gaulle ne jugea pas que cette question méritait une réponse circonstanciée : "Par la guerre", répliqua-t-il sèchement - six ans seulement après avoir signé un traité d'amitié permanente avec Adenauer."

      Une question reste posée : en a-t-il jamais eu la disposition, de sa bombinette?... Lui n'en doutait plus, dès 1969 : "Dans trois ans, quatre ans au plus, nous aurons ce qu'il faut pour détruire, dans la journée si nous le voulons, Leningrad, Moscou, Kiev ou Odessa. Cela, c'est une réalité." Et encore : "Dans sept à huit ans, nous posséderons de quoi anéantir 80 millions de Russes. Cela, c'est un fait!" Ce qui nous vaut ce commentaire de Jean-Raymond Tournoux, le journaliste qu'il aura le plus fréquenté : "Ces visions politiques et ces prévisions militaires ne laissent pas d'inquiéter des représentants du haut commandement français, ou bien des forces atlantiques. De Gaulle, à soixante-dix ans, ne devrait-il point s'astreindre à un recyclage? A-t-il encore l'oeil stratégique? Maîtrise-t-il les problèmes de l'espace?"

      Très inquiets, les experts s'efforcent d'initier l'ancien spécialiste des chars au b-a-ba des systèmes modernes : "C'est une question, non plus de minutes, non plus de secondes, mais de milli-secondes. Il n'y a plus de défense aérienne du territoire à l'échelon national. Quinze minutes suffisent pour qu'une fusée intercontinentale, lancée par l'U.R.S.S., atteigne les Etats-Unis."

      En face, comme le sous-entend Jean-Raymond Tournoux, il semble que la lumière soit demeurée définitivement éteinte.  

 

31.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 24

      Lecteur attentif de Vers l'armée de métier (1934), Hitler n'aurait peut-être pas détesté lire le nouvel ouvrage publié en 1938 par Charles de Gaulle : La France et son armée. Rien n'empêche d'ailleurs de penser qu'il ait tout de même pu en recueillir quelques échos... Quoi qu'il en soit, désormais, la célébrité d'Hitler, comme celle de Napoléon, est ineffaçable. Or, l'un et l'autre satisfont parfaitement aux critères utilisés par Charles de Gaulle pour définir le héros "politique" tel qu'en lui-même il croyait en pressentir la venue.

      La France et son armée s'ouvre sur un rappel à l'intention de celles et de ceux qui regimberaient devant les larmes et le sang : "La France fut faite à coups d'épée. Nos pères entrèrent dans l'Histoire avec le glaive de Brennus. Ce sont les armes romaines qui leur portèrent la civilisation." Nous voici donc prévenus : il faut que ça saigne... Un exemple? Un bon exemple d'avant les tout prochains exploits hitlériens?... Napoléon 1er, bien sûr : "Et l'Empereur, qui a tiré de la nation trois millions d'hommes, est réduit, au moment décisif, à une poignée de combattants."

      N'aurions-nous pas mal entendu?... De Gaulle poursuit : "Napoléon a laissé la France écrasée, envahie, vidée de sang et de courage, plus petite qu'il ne l'avait prise, condamnée à de mauvaises frontières dont le vice n'est point redressé, exposée à la méfiance de l'Europe dont, après plus d'un siècle, elle porte encore le poids. Mais, faut-il compter pour rien l'incroyable prestige dont il entoura nos armes, la conscience donnée, une fois pour toutes, à la nation de ses incroyables aptitudes guerrières, le renom de puissance qu'en recueillit la patrie et dont l'écho se répercute encore?"  

      Rappelons que ceci est écrit en 1938, et que, depuis le premier Empire, les millions de morts de 1914-1918 risqueraient de dresser un fâcheux écran quant aux nécessités profondément inhumaines qui président à la naissance de la gloire pour tout Ogre en chef: "Napoléon a épuisé la bonne volonté des Français, fait abus de leurs sacrifices, couvert l'Europe de tombes, de cendres et de larmes. Pourtant, ceux-là mêmes qu'il fit tant souffrir, les soldats, lui furent les plus fidèles, et de nos jours encore, malgré le temps écoulé, les sentiments différents, les deuils nouveaux, des foules, venues de tous les points du monde, rendent hommage à son souvenir et s'abandonnent, près de son tombeau, au frisson de la grandeur."

      Tout tient donc à la dimension du matériau humain détruit sous le commandement des rois de la boucherie en gants blancs : "Tragique revanche de la mesure, juste courroux de la raison; mais, prestige surhumain du génie et merveilleuse vertu des armes!

      Faisons maintenant un petit saut de cinq ans en avant... Le 3 novembre 1943, délivré de la personne de Jean Moulin depuis cinq mois, Charles de Gaulle est occupé à définir, à l'intention de l'Assemblée Consultative provisoire formée à Alger, les volontés de la nouvelle France : "Elle veut faire en sorte que, demain, la souveraineté nationale puisse s'exercer entièrement, sans les déformations de l'intrigue et sans les pressions corruptrices d'aucune coalition d'intérêts particuliers. Elle veut que les hommes qu'elle chargera de la gouverner aient les moyens de le faire avec assez de force et de continuité pour imposer à tous, au-dedans, la puissance suprême de L'Etat et poursuivre, au-dehors, des desseins dignes d'elle." Desseins dignes d'elle...

      En février 1945, installé au ministère de la Guerre où régnait autrefois Clemenceau, le général de Gaulle, président du Gouvernement provisoire, évoque la force française et les conditions que la France juge essentielles à son action relativement à la future Allemagne : "Nous souhaitons vivement qu'elles soient également jugées telles par tous nos alliés. Nous ne sommes pas inquiets, d'ailleurs, quant à la possibilité que nous aurons de réaliser la plupart d'entre elles, puisque nous sommes cent six millions d'hommes vivants, bien rassemblés sous le drapeau français, à proximité immédiate de ce qui nous intéresse le plus directement."

      Le 2 mars 1945, au milieu d'une population exsangue où la mortalité infantile atteint des sommets d'un autre temps, le "maître" s'enchante : "...nous fabriquons désormais des fusils, des fusils-mitrailleurs, des mortiers, des camions militaires, des avions de chasse, de bombardement léger, de transport. Nous réparons nos propres navires. Si nous ne pouvons encore nous doter nous-mêmes d'artillerie et d'engins blindés, c'est parce que de telles fabrications exigent des délais prolongés. Cependant, je puis annoncer qu'en septembre [retenir cette date pour la suite] commenceront à sortir de nos usines de nouveaux chars français et que, d'ici là, nous aurons produit un nombre important d'auto-mitrailleuses. Nous poursuivrons inlassablement, en dépit de tous les obstacles, cet effort de recrutement, d'instruction, d'encadrement, d'armement, jusqu'à ce que nous ayons rendu à la France les grandes armées qu'elle veut avoir."

      Car le temps presse : "...dans le monde, à la fois très actif et très rude que nous voyons se dessiner par-delà la victoire, il apparaît que ce que nous sommes et ce que nous valons, pour notre propre bien et pour le bien des autres, ne pèserait pas lourd et ne pèserait pas longtemps si nous n'entreprenions pas, une fois de plus dans notre Histoire, l'ascension vers la puissance." Mais la France dispose d'un empire : "Notre Afrique du Nord peut voir multiplier son grand essor agricole, grâce à l'irrigation, aux tracteurs, aux engrais, et offre de vastes perspectives d'industrialisation. Notre Afrique Occidentale et Equatoriale, notre Indochine, Madagascar, les Antilles, la Guyane, que beaucoup de travail ont déjà mises en valeur, mais où il reste tant à faire, appellent l'effort enthousiaste de la France."

      La tâche serait rude : "Mais la puissance est au bout, une puissance qui, celle-là, n'écrasera personne et, au contraire, profitera à tous nos semblables. Cette puissance, ah! puisse-t-elle devenir la grande ambition nationale!"

      Six mois plus tard, en septembre 1945, de Gaulle envoyait un corps expéditionnaire en Indochine... sans doute pour n'écraser personne. Il se préparait ainsi à lui-même sa plus grande défaite de chef militaire qui n'aura connu aucune victoire qui lui soit propre : Diên Biên Phu, 1954.

    

28.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 23

      Lecteur attentif, dès 1934-1935, de l'ouvrage Vers l'armée de métier d'un certain lieutenant-colonel de Gaulle, Hitler en deviendra un annotateur attentif, selon la découverte - ci-dessus rapportée - effectuée dans le nid de l'Ogre à Berchtesgaden, le 6 mai 1945, par Alain de Boissieu, futur gendre de l'homme du 18 juin. Or, comme on l'a vu, loin de s'en tenir à une admiration silencieuse, Hitler avait immédiatement organisé l'étude approfondie, par l'Etat-Major allemand, de cet ouvrage qui énonçait peut-être la nouvelle doctrine de guerre de l'armée française.

      Comment, dès lors, mesurer l'impact, sur l'esprit du chef nazi, des propos qu'on lira ci-dessous? Ne lui parlait-on pas de l'instrument qu'il lui fallait, à lui tout spécialement? Cette violence agissant par elle-même, sans aucune considération pour les dégâts humains qu'elle était faite pour produire et pour répandre, n'était-elle pas destinée à lui aller comme un gant, un gant de fer, un gant de feu et de sang, que Charles de Gaulle lui aura offert si bénévolement - dans tous les sens du terme?

      Car, s'il y a bien du génie dans les conceptions militaires du futur chef de la France libre, si ce génie n'a pas été protégé - du fait de son auteur même - par le plus grand des secrets, s'il a permis à Hitler de débrider ses éventuels scrupules en voyant à quel point le possible porte-parole de l'ennemi héréditaire en était dépourvu, comment mesurer la responsabilité dudit Charles de Gaulle dans le désastre planétaire que fut la seconde guerre mondiale?

      En effet, qu'était-ce donc que l'armée allemande en 1934? Qu'était-ce donc, à ce moment-là, que l'aptitude du caporal Adolf Hitler à définir un outil de guerre et à en devenir le virtuose qu'aucune considération humaine n'arrêterait plus jamais?... Et soudain, il lui apparaît que l'essentiel a déjà été inscrit noir sur blanc par un officier français...

      En tout cas, dès 1934 et sous la plume de Charles de Gaulle, voici rassemblés les moyens nécessaires à l'Ogre des Ogres pour que commence bientôt l'horreur qui désignera à tout jamais le XXème siècle...

      "Il est de fait, dorénavant, que sur mer, sur terre et dans les airs, un personnel de choix, tirant le maximum d'un matériel extrêmement puissant et varié, possède sur des masses plus ou moins confuses une supériorité terrible."

      "Pour peu que la foule consente à s'organiser, à s'instruire avec toute la rigueur qu'exige désormais l'outillage, bref qu'elle cesse d'être la foule, les éléments spécialisés perdraient progressivement leur puissance relative. Mais, pour un délai de plus en plus long, dans un espace de plus en plus large, à mesure que s'accroissent la complication et le rayon d'action des moyens, les professionnels, dans leurs navires, leurs avions, leurs chars, sont assurés de dominer."

      "Un instrument de manoeuvre répressif et préventif, voilà de quoi nous devons nous pourvoir. Instrument tel qu'il puisse déployer du premier coup une extrême puissance et tenir l'adversaire en état de surprise chronique. Ces conditions de brutalité et de soudaineté, le moteur donne le moyen d'y satisfaire, lui qui s'offre à porter ce que l'on veut, où il le faut, à toutes les vitesses, pourvu toutefois qu'il soit manié très bien."

      "...les entreprises autonomes, la surprise, l'exploitation, répondent par excellence au caractère de l'instrument nouveau."

      "Comment, enfin, ne pas tenir compte de l'impression que peut produire, sur des groupements non aguerris, le péril révélé soudain à la plus haute dose possible et sous la forme la plus effrayante?"

      Comme les hommes du mois d'août 1914 ont pu s'en apercevoir : "Toutes les résolutions, illusions, vantardises, dont ils s'étaient cuirassés, s'écroulèrent en un clin d'oeil, les laissant épouvantés au milieu des blessés hurlants et des cadavres tués raides."

      "C'est une vérité d'expérience que la révélation du feu, infligée à des troupes mal assurées, peut entraîner de graves conséquences, et tout commande que le corps de choc, pourvu des engins les plus puissants et surprenants, en tire parti sans perdre un jour."

      "Peut-être même, l'acte de force se trouverait-il entamé sans qu'aucun des deux partis ait déclaré l'état de guerre, afin de ménager l'hypocrisie générale et d'éviter des complications juridiques gênantes pour les relations."

      "Pour peu que l'on consente à donner sur ses intentions le change à son propre camp, que l'on égare à dessein ceux-là mêmes qu'on médite d'employer et que, par astuce calculée, on utilise pour répandre de trompeuses hypothèses tant de moyens qui, de nos jours, permettent à chaque parti de discerner ce qui se passe chez l'autre, on pourra derrière le mensonge cacher la réalité."

      "Mais souvent, le succès remporté, on se hâtera d'en cueillir les fruits. Partant de l'objectif atteint, l'armée de métier poussera dans la zone des trophées."

      Et voici quelques travaux pratiques pour l'armée française : "Atteindre le Danube souabe, c'est prévenir la réunion de l'Autriche et de l'Allemagne. En débouchant sur le Main, nous galvanisons les Tchèques. En saisissant Trèves et l'Eifel, nous couvrons à la fois Lorraine, Belgique et Luxembourg. Si l'on tient Düsseldorf, on peut paralyser la Ruhr. Que Lyon soit menacé à travers le territoire suisse, sa protection est à Genève. Qui dispose de la Sardaigne est dans les meilleures conditions pour dominer la Méditerranée de l'ouest."

      Avis à tous les Etats neutres, et puis à Mussolini... Ah! comme ce beau ramage a dû captiver l'oreille d'Adolf Hitler!...

 

24.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 22

      Ainsi donc, l'Allemagne nazie et son Führer disposaient-ils, dès les lendemains de sa parution en 1934, de l'ouvrage du lieutenant-colonel Charles de Gaulle Vers l'armée de métier. Muni des pleins pouvoirs depuis fin janvier 1933, Hitler est alors animé par une idée fondamentale : reconstruire puis accroître dans des proportions gigantesques la force militaire allemande à peu près anéantie par la paix signée à Versailles en 1919. Par contraste, au sortir de sa victoire, la France disposait, pensait-on, de la meilleure armée au monde. Du point de vue des vaincus, une question ne cessait alors de se poser : par quelle doctrine ce formidable instrument de guerre français serait-il désormais orienté? Le maintien des positions acquises à la suite de la reprise de l'Alsace-Lorraine? Ou bien la tentation de revenir sur ce que la diplomatie internationale s'était employée à ne pas permettre : la conquête du territoire allemand situé sur la rive gauche du Rhin?

      Dans ce contexte troublant, le brûlot de Charles de Gaulle ne devait-il pas être considéré comme un indice essentiel, la preuve qu'il allait peut-être falloir remettre ça bientôt? C'est l'orientation retenue par la revue militaire allemande Gasschutz und Luftschutz qui constate, dès juillet 1935, que : "Toute l'argumentation de De Gaulle est tournée vers l'offensive. On peut difficilement mieux dévoiler les véritables intentions de l'état-major français." Mieux "dévoiler", allons bon!... Pour sa part, Georg Adolf Narciss écrit [die Bücherei, Leipzig 1936] : "La France qui se veut "toujours en vedette", est en train de constituer d'immenses forces motorisées pour intervenir à sa guise en Europe."

      Vraiment, ne s'agit-il pas là que d'un procès d'intention? Certes, de Gaulle est un des prophètes de la motorisation (sans les avions!), mais comment croire qu'un homme comme le futur héros de la France Libre ait pu se laisser aller à publier en 1934 un livre qui aurait enfermé matière, d'une part, à conforter la volonté de Hitler de reconstruire son armée au plus vite et de la façon la plus colossale possible pour faire face à une France redevenue belliqueuse, façon Napoléon Ier, et matière, d'autre part, à définir les instruments efficaces fournis par la mécanique la plus moderne aux nouvelles entreprises guerrières?... C'est à n'y pas croire!... Par son exagération, ce propos ne mérite que le plus grand mépris. Laissons-le donc. Continuons plutôt à faire confiance à la légende gaullienne les yeux fermés. Et avant même de l'avoir ouvert, refermons Vers l'armée de métier, ouvrage de génie, dont nous avons bien, toutes et tous, entendu parler, mais qui est sans doute d'une telle technicité et d'une telle élévation morale que nous n'y entraverions certainement que couic!...

      Eh bien, non, ouvrons-le... Et, en sentant toujours derrière nous le regard curieux d'Adolf Hitler, émerveillons-nous de ce qu'il y a ici à retenir pour un Ogre de son espèce... Armée de métier, avez-vous dit...

      "Du jour où sera créée une force faite d'hommes de chez nous, mais professionnelle et, par là, disposée aux campagnes lointaines, soustraite au marché électoral et faisant voir, de temps en temps, dans des régions bien choisies, quelques-unes de ses belles troupes, nous serons assez bien parés contre des événements fâcheux pour les rendre, du coup, moins probables."

      "Rien ne doit peser aux troupes de carrière de ce qui rend l'arrachement douloureux : habitudes, intérêts, liens de famille."

      "D'abord, c'est au goût des belles mécaniques que le service dans les troupes de métier offrira pleine satisfaction."

      "Cela seul, qu'on en soit certain, attirera les volontaires."

      "D'ailleurs, l'instruction des troupes, il n'est que d'y appliquer la flamme de l'esprit sportif. Qu'on mette à profit la volonté de force et d'adresse prodiguée sur tant de stades, le goût de dépasser les autres dont s'enivre la jeunesse, la renommée que l'opinion dispense aux champions, bref l'immense dépense d'énergie et d'orgueil consentie par notre siècle en faveur de l'effort physique et de la compétition!"

      ""Messieurs les maîtres", bien vêtus et nourris, insouciants célibataires, enviés pour tant de volants, cylindres, antennes, télémètres, dont ils auront à se servir, parcourant la campagne d'avril à novembre et, tout en manoeuvrant, faisant leur tour de France, se recruteront aisément."

      "Un soldat se forme dans l'épreuve. On ne donne la valeur aux troupes comme la saveur aux fruits qu'en contrariant la nature. Mais justement, l'armée de métier assurera aux soldats le ressort de la force et la compensation de leurs sacrifices, à savoir : l'esprit militaire."

      "Pour que naisse, demain, l'armée de métier, pour que lui soient donnés la matière et l'esprit nouveaux sans lesquels elle ne serait qu'une décevante velléité, il faut qu'un maître apparaisse, indépendant en ses jugements, irrécusable dans ses ordres, crédité par l'opinion; serviteur du seul Etat, dépouillé de préjugés, dédaigneux de clientèles; commis enfermé dans sa tâche, pénétré de longs desseins, au fait des gens et des choses du ressort; chef faisant corps avec l'armée, dévoué à ceux qu'il commande, avide d'être responsable; homme assez fort pour s'imposer, assez habile pour séduire, assez grand pour une grande oeuvre, tel sera le ministre, soldat ou politique, à qui la patrie devra l'économie prochaine de sa force."

      Hitler 1934-1935... rêvant avec, au bout des doigts, ce livre qui n'est pas que la terre-ballon-de-baudruche confiée par Charlie Chaplin au Dictateur pour la lui faire éclater sous le nez... Car ce livre est avant tout une arme de destruction massive. 

 

21.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 21

      Le 6 mai 1945, Alain de Boissieu, futur gendre du désormais général de Gaulle, a vécu un grand moment dans le nid d'aigle encore tout chaud d'Adolf Hitler à Berchtesgaden : "...je pénétrai, avec l'autorisation des Américains qui en assuraient la garde depuis le matin zéro heure, dans une pièce où se trouvait une partie de la bibliothèque privée d'Hitler; compulsant quelques livres, j'eus la satisfaction de trouver un lot de volumes sur la tactique, la stratégie, l'emploi des armes, et tout à coup je vis une couverture que je connaissais bien, celle du livre du lieutenant-colonel de Gaulle, Vers l'armée de métier, traduit en allemand. Je parcourais fiévreusement les pages et j'y découvrais avec étonnement des annotations qui étaient incontestablement de la main d'Hitler puis une note sur l'auteur en allemand que je mis dans ma poche." S'enquérant, auprès des Américains, de la possibilité d'emporter ce document exceptionnel, Alain de Boissieu se heurta à tout autre chose qu'un simple refus, à une destruction de preuve : "Aussitôt un sous-officier s'avança et prenant le livre le jeta sur le brasier qui servait à réchauffer la garde." (Pour combattre avec de Gaulle, Plon 1981, page 316).

      L'attention portée par Hitler au livre du lieutenant-colonel de Gaulle n'était-elle qu'un hommage du vice à la vertu? Ou bien la reconnaissance d'une dette que le grand Ogre nazi aurait contractée, dès les années 1934-1935, auprès d'un officier français encore à peu près totalement inconnu?... Une vague d'inquiétude nous envahit peu à peu... À quel moment Hitler a-t-il pris connaissance de l'existence de ce livre pour la parution duquel le lieutenant-colonel s'était soigneusement abstenu de demander toute espèce d'autorisation de la part de sa hiérarchie militaire? Faudrait-il voir dans la défaite française de 1940 la preuve de l'efficacité des doctrines militaires gaulliennes?

      Remontons un tout petit peu dans les années précédant le coup de faucille si délicatement appliqué par le général Guderian depuis Sedan jusqu'à la baie de Somme. Le colonel de Gaulle envoie le 27 février 1938 un article de revue à Paul Reynaud, futur président du Conseil : "En parcourant cet article [général Guderian, Militär Wochenblatt d'octobre 1936], vous pourrez discerner quel peut être mon état d'esprit, à moi qui vois l'ennemi réaliser intégralement jusque dans le détail, en invoquant mon propre patronage, les conceptions que j'ai, en 1933, offertes "à l'Armée française pour servir à sa foi, à sa force, à sa gloire", tandis que dans mon pays l'obstination du conformisme barre par tous les moyens la route de la réforme."

      Y aurait-il donc une Internationale des Ogres? Essayons de conserver notre calme, si possible...

      Et laissons Hitler-le-vice - attribuant à sa propre personne le succès de la campagne à l'Ouest, c'est-à-dire en direction de la France - rendre grâce, à distance, à de Gaulle-la-vertu, en présence de son ministre des armements de la production de guerre, Albert Speer : "J'ai lu à plusieurs reprises le livre du colonel de Gaulle sur les possibilités données par la méthode de combat moderne des unités entièrement motorisées, et j'ai beaucoup appris." Quoi donc? Qu'a-t-il appris? Rien sur le rôle de l'aviation, puisque le lieutenant-colonel a commis la bévue, rétrospectivement considérable, d'oublier celle-ci à peu près complètement, encore qu'une édition-bidon ait été publiée au temps de la France Libre avec quelques lignes nouvelles qui jouaient les rustines avant qu'on ne se dépêche de détruire une supercherie qui, découverte, aurait menacé tout l'édifice construit spécialement pour le nouveau héros de l'Histoire de France...

      Qu'y avait-il donc de si intéressant pour Hitler, dans ce livre qu'il s'était fait lire dès 1934, en attendant qu'une traduction allemande, réduite à l'essentiel, fût publiée, en 1935, à l'usage des groupes de travail de l'Etat-Major allemand? Serait-ce, par exemple, la confirmation de ce que la cible idéale était effectivement Paris puisque Charles de Gaulle (tout en oubliant, cette fois, le frein représenté par la Commune de Paris après le Sedan de 1870) affirme qu'après sa chute, il n'y en a plus guère que pour 60 minutes avant que tout le pays ne s'effondre : "Doctrines, pouvoirs, réputations, modes, argent, fruits du sol, produits de l'industrie, y affluent ou s'en répandent par les courants de la pensée, du sentiment et du transport que la capitale collecte ou distribue. Son salut et sa perte sont bien près d'être équivalents au salut ou à la perte de l'Etat. Chaque fois qu'au dernier siècle Paris fut pris, la résistance de la France ne se prolongea point d'une heure."... À condition donc qu'il n'y ait pas de Commune, souci unique que le mémorialiste de Gaulle prête d'ailleurs au Pétain de juin 1940...

      Et puis, de quel miel gaullien le Führer a-t-il encore fait bonne récolte pour écrabouiller la vilaine France du Front Populaire?...

 

17.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 20

Charles de Gaulle 2 (1890-1970).jpg     Interné dans les prisons de guerre allemandes dès 1916 (ce qui mettrait un coup d'arrêt définitif à sa volonté déterminée de devenir un grand chef militaire), le capitaine de Gaulle, sans doute en sa qualité de futur éminent spécialiste des virilités gouvernementales mal placées, pourra tout à loisir prononcer, fin 1916 - début 1917, devant ses camarades d'infortune, des conférences qui dévoilent tout net le pot aux roses des grandes déclarations aux troupes et des "nécessaires" hécatombes, et ceci en prenant exemple sur les offensives en Champagne auxquelles il avait été mêlé fin 1914 - début 1915 : "La défaillance ultérieure de certaines unités dont vous avez tous entendu parler n'a guère, à mon humble avis, d'autre motif que la démoralisation résultant de ces expériences lamentables où l'infanterie qui en fut l'instrument toucha, je vous l'assure, le fond du désespoir. Prise chaque fois entre la certitude de la mort sans aucun résultat à dix mètres de la tranchée de départ, et l'accusation de lâcheté qu'un commandement trop nerveux et du reste sans illusion lui-même lui prodiguait aussitôt si ses pertes n'étaient pas jugées suffisantes pour que l'on pût se couvrir avec ces morts vis-à-vis des échelons supérieurs."

     Autrement dit: "Pourvu, pourvu qu'on m'en tue suffisamment!..." On comprend mieux, dès lors, le "pleinement satisfait" du lieutenant de Gaulle dans sa lettre, que nous avons citée précédemment, du 27 décembre 1914 à sa chère mère. Evidemment, il n'était qu'un parmi tant d'autres... Mais son témoignage permet de comprendre pourquoi la boucherie de 14-18 ne pouvait manquer de connaître un assez gros "débit". Car, si le lieutenant de Gaulle, brisé dans ses élans on ne peut plus virils, n'avait pu compter que par quelques pauvres dizaines, que dire des colonels? des généraux? des futurs maréchaux?... Médailles!... Honneurs!... Et tout cela façon sport de haute compétition ou chevalerie en gants blancs... "Un jour, je gagne (tant de morts et tant de blessés); un jour, je perds (tant de morts et tant de blessés)." Comme on va le voir, c'est certes "cruel", mais c'est parfaitement "régulier"...

     Voici comment, selon le de Gaulle des Mémoires, il faut interpréter l'attitude du maréchal Pétain devant la défaite de 1940 : "Ce vieux soldat, qui avait revêtu le harnois au lendemain de 1870, était porté à ne considérer la lutte que comme une nouvelle guerre franco-allemande. Vaincus dans la première, nous avions gagné la deuxième, celle de 1914-1918, avec des alliés sans doute, mais qui jouaient un rôle secondaire. Nous perdions maintenant la troisième. C'était cruel mais régulier." Et puis survient, dans l'esprit de Pétain, et toujours selon de Gaulle, ce qui menace d'être tout aussi cruel et tout aussi régulier : "Après Sedan et la chute de Paris, il n'était que d'en finir, traiter et, le cas échéant, écraser la Commune comme, dans les mêmes circonstances, Thiers l'avait fait jadis." ...En 1871, avec la complicité des Prussiens, et en retournant les armes des prisonniers de guerre français libérés par Bismarck contre la population parisienne, hommes, femmes, enfants... 

     Mais vous, lieutenant-colonel de Gaulle ("Vers l'armée de métier", 1934), comment qualifieriez-vous l'attitude de cette armée-là? "À peine sortie des prisons de l'ennemi, elle trouvait assez de fidélité pour enlever les barricades de la Commune et sauver l'Etat." Fidélité, dites-vous, mais... Mais, alors, général de Gaulle, après 1940, la Résistance? (à Claude Guy, son officier d'ordonnance de 1946 à 1949) : "Et puis, je peux bien vous le dire : ce qui importait, c'était de maintenir les compagnons de la Libération au pinacle, en n'étant pas trop sévères en ce qui concerne l'attribution de la médaille de la Résistance, qui, dans mon esprit, devait servir de dépotoir."

     Ah! mon général... Mais, Laval, tout de même, n'était-ce pas l'horreur totale? Mon général, la France, grande lectrice de vos Mémoires vous écoute (L'Unité, page 299) : "Laval avait joué. Il avait perdu. Il eut le courage d'admettre qu'il répondait des conséquences. Sans doute, dans son gouvernement, déployant pour soutenir l'insoutenable toutes les ressources de la ruse, tous les ressorts de l'obstination, chercha-t-il à servir son pays. Que cela lui soit laissé! C'est un fait, qu'au fond du malheur, ceux des Français qui, en petit nombre, choisirent le chemin de la boue n'y renièrent pas la patrie. Témoignage rendu à la France par ceux de ses fils "qui se sont tant perdus". Porte entrouverte sur le pardon."

     Avec, comme preuve du grand pardon accordé aux "collaborateurs" de tout poil, ce beau collier étrangleur, très gaulliste de facture, qui, aujourd'hui encore, nous tient : la Constitution de 1958, que vient si élégamment décorer la possibilité très individualisée, pour le plus viril d'entre les virils, de mettre en oeuvre, à l'intérieur les pleins pouvoirs de l'article 16, et à l'extérieur le feu thermo-nucléaire...

13.01.2008

Petit Ogre deviendra grand : Charles de Gaulle - 19

     La bourgeoisie française n'avait pas attendu le Code civil de 1804 pour donner plus que des "lettres de noblesse" à la propriété. Si la prise de la Bastille, réalisée le 14 juillet 1789, avait signé une très nette remise en cause de la monarchie de droit divin, à peine une quarantaine de jours plus tard, le 26 août 1789, La déclaration des droits de l'homme et du citoyen indiquait on ne peut plus nettement le dieu et maître de la nouvelle société en proclamant, dans son article 17, le caractère "inviolable et sacré" du droit de propriété. Ni l'homme ni le citoyen de la "Déclaration" n'atteignaient à cette éminence, à cette dignité, qu'on pourrait croire "basiques" dans une démocratie, de disposer d'une vie, d'avance, inviolable et sacrée...

     Un siècle plus tôt, tout juste en 1689, et au lendemain de l'Illustre Révolution (1688) qui avait vu la chute de Jacques II, l'Anglais John Locke - grand initiateur des Lumières et pourfendeur de la monarchie de droit divin - signalait parfaitement où passait désormais la ligne de démarcation entre la propriété et ce qui n'en est pas, fût-ce la vie humaine : "Nous voyons qu'un sergent qui peut donner à un soldat l'ordre de marcher sur la gueule d'un canon ou de se tenir sur une brèche où il est presque assuré d'être tué ne peut cependant pas ordonner à ce soldat de lui donner un penny de son argent; de même le général qui peut le condamner à mort pour avoir déserté son poste ou pour n'avoir pas obéi aux ordres les plus désespérés ne peut, malgré tout son pouvoir absolu de vie et de mort, disposer du moindre liard sur ce que possède ce soldat ni se saisir de la moindre parcelle de ses biens."

     Alors, à combien de vies humaines évaluer à l'avance la reprise de cette grande parcelle de propriété que constituait l'Alsace-Lorraine? Peut-être cela pouvait-il se réaliser sans trop compter : le jeune paysan parcellaire appartenait généralement à une famille assez nombreuse, rassemblée sur une terre morcelée qu'il faudrait morceler encore, à moins qu'il ne faille, à certains fils, rejoindre les classes dangereuses rassemblées autour des industries, tandis que certaines de leurs soeurs se feraient domestiques chez tel ou tel bourgeois, ou tel ou tel hobereau... Comme l'avait constaté Napoléon Ier en son temps : la chair à canon, ce n'était sans doute pas ce qui manquait le plus...

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     Et voici, dans le contexte de 1914, ce qu'écrit à sa mère le 27 décembre un officier de vingt-quatre ans, le lieutenant Charles de Gaulle : "Cela m'a pourtant fait quelque peine de quitter ma 7ème compagnie. Je ne l'avais commandée que dans les tranchées mais elle m'y avait pleinement satisfait. En deux mois déjà, elle avait perdu sous mes ordres 27 tués et blessés, ce qui n'avait rien d'excessif." Curieuse façon de placer sa peine et sa satisfaction... Deux mois plus tard, le 20 février 1915, il est capitaine. L'Ogre en herbe, usant de sa meilleure plume, s'adresse aux commandants de compagnie du 33ème régiment d'infanterie : "C'est le grand effort de libération du territoire français que le 1er corps a l'honneur de commencer. Les pertes importent peu si le résultat est acquis."

     Cela, c'est pour le temps de guerre, et face à l'armée ennemie. En temps de paix, et face à la population civile, la grosse difficulté reste entière. Car les Papon, ça ne se rencontre pas à tous les coins de rue... Et sans les Papon, l'Ogre fait bien piètre figure. Nous le retrouvons donnant en octobre 1967 un avis autorisé sur son Premier ministre, Georges Pompidou, à Jacques Foccard (dont il faut, de toute nécessité, édulcorer le vocabulaire qu'il rapporte) : "Il n'exécute pas ma politique, il traficote tout le temps, il négocie, il arrange les choses. Or il n'est pas là pour arranger les choses ; il est là pour exécuter ou faire une politique. Mais, voyez-vous, lui, il n'a pas de c..., et ça, on n'y peut rien! Il aime négocier."

     Voici maintenant le tour du ministre de l'Intérieur : "Et puis, bien entendu, Fouchet n'a pas de c..., et cela vous le savez bien, vous Foccard, vous me l'avez dit vous-même. - Non, mon Général! - Mais si, vous savez bien que c'est un incapable, qu'il n'a pas de coffre; alors, tout de suite, il s'est demandé comment il allait faire pour éviter d'avoir des ennuis. Le malheureux Joxe, c'est la même chose."

     Pourtant, en voici un, Alexandre Sanguinetti, grand invalide de guerre (de Gaulle à Foccard, 4 avril 1968) : "C'est un type solide. Il a des c..., c'est quelqu'un!" Et puis vient la bourrasque de mai 68. Le Général est au plus bas relativement à ce qui pourrait se situer au-dessous de la ceinture dans l'ensemble des membres du Gouvernement (la parenthèse est de Foccard soi-même) : "Ce n'est pas de ma faute si mes ministres n'ont rien dans le ventre, si mes ministres n'ont pas de c... (expression qu'il a employée assez souvent à ce moment-là), s'ils n'ont pas de courage."

     Est-ce à rire ou à pleurer?...

     La question est plutôt : de Gaulle, combien de morts?... Evidemment, beaucoup plus qu'on n'ose le penser avant d'y avoir regardé de plus près.

 

09.01.2008

Terrain de jeux des Ogres : le Code civil - 18

     Or, à l'occasion des travaux qu'un siècle après son adoption ils consacrent au Code civil de 1804, les mêmes éminents juristes ne peuvent manquer de faire le bilan de l'évolution de la propriété agricole depuis le début du XIXème siècle. Ils constatent, alors, qu'un phénomène de plus en plus inquiétant se développe au-delà de cette vie que le Code civil a organisée pour le paysan parcellaire accroché à une terre qu'il alimente d'un travail parfois très pénible mais indépendant, jusqu'à ce que l'extension du marché agricole et l'accentuation de la concurrence viennent plomber sa vie quotidienne avec, parfois, la mortifère hypothèque qui menace de tout lui enlever, à lui et à ses enfants, selon un processus qui s'étend par-delà les frontières de la France, et qui rassemble, à distance, les exilés de la terre.

     Albert Sorel écrit : "En même temps que se créait cette propriété constamment mouvante, et, partant, vouée aux incertitudes des affaires humaines, à tous les contre-coups de la politique, des guerres et des révolutions sur toute la surface du globe, surgissait une classe d'hommes, celle des ouvriers industriels, portant la main-d'oeuvre où l'industrie allait la demander, s'agglomérant autour des fourneaux, en populations immenses aussi instables, aussi dégagées des liens du sol que les produits qu'elles concourent à fabriquer, et par la force même des choses, non seulement détournée de la propriété rurale, mais obligée de disputer à une concurrence effroyable, l'accession, de plus en plus difficile, à la propriété nouvelle, contemporaine de son avènement social, la propriété mobilière."

     Voici donc, si l'on n'y prend garde en France, d'éventuelles armées pour une nouvelle Commune de Paris, ou tout au moins pour des résultats électoraux qui pourraient se traduire par une mise en cause du statut de la propriété privée des moyens de production, moyens de production dont ces populations sont totalement démunies, tandis que, pour elles, la stabilité du foyer sur une terre permettant au minimum l'autoconsommation n'est au mieux qu'un souvenir lointain. Comme Albert Sorel le constate : "La famille, considérée comme une sorte de production humaine, tenue par ses racines, resserrée autour de la maison paternelle, se déracine, se transplante, se disperse et ne se retrouve plus."

     Ici, le code centenaire de la propriété n'est plus adapté, ce qui permet de mieux saisir en quoi il l'est lorsqu'il s'adresse aux situations pour lesquelles il a été élaboré et mis en place. C'est encore Albert Sorel qui le dit : "Il se forme toute une catégorie de ménages nouveaux qui se prêtent difficilement aux régimes divers réglés par le Code civil. Ces régimes supposent une fortune ou tout au moins des éléments de fortune, acquis au moment du mariage, tandis qu'aujourd'hui, dans un très grand nombre de cas, il s'agit d'une fortune à faire dont on ne peut savoir ni si elle se fera, ni quels en seront les éléments : les époux ignorent en se mariant comment ils vivront, quelles seront les conditions de leur vie."

     Mais alors, pourquoi, au-delà de la propriété réelle, celle qui concerne les moyens de production, ne pas en promouvoir une autre, tout aussi "propriété qu'elle", mais pas "des moyens de production"? Que sera-ce alors? Le moyen de synthétiser l'ensemble des précautions qu'il est urgent de prendre par rapport à la classe ouvrière : "En même temps que l'on cherche à donner plus de sécurité dans son travail à la classe des travailleurs industriels, devenue si nombreuse, en notre pays, et, par le suffrage universel, si considérable dans la démocratie française, on essaie non seulement de la rendre plus stable, de l'attacher davantage aux destinées du pays, de lui rendre accessible, par la divisibilité des titres, la fortune mobilière, par l'économie domestique et les caisses d'épargne, la transformation en rente sur l'Etat de leur épargne; mais on tâche de créer, pour les ouvriers et à leur usage, une forme nouvelle de propriété foncière, l'habitation à bon marché, aboutissant à la propriété qui s'acquiert par l'usage même et comme par une sorte d'épargne foncière."

     Et c'est d'abord en face de cette propriété acquise au prix de toute une vie de travail que les dominants ont brandi, avec succès très souvent, la terrible image du bolchevik qui ne peut qu'avoir le couteau entre les dents, c'est-à-dire de cet Ogre, très particulier, qui voit rouge chaque fois qu'il entend le mot "propriété"... À ce compte-là, bien sûr, il n'est plus très nécessaire de se pencher sur les travaux de Marx, d'Engels ou de Lénine pour y prendre ne serait-ce qu'une petite idée des rudes questions que pose la fin de l'exploitation de l'être humain par l'être humain.

    

06.01.2008

Terrain de jeux des Ogres : le Code civil - 17

     Mais le façonnement des consciences par l'Instruction publique ne peut suffire à expliquer l'attitude fondamentalement combative - en dehors de cas individuels et de périodes d'un découragement relativement partagé - des fantassins français de 1914-1918. Pour l'essentiel, il s'agissait de jeunes hommes d'origine rurale, pour la plupart agriculteurs sur des exploitations à caractère familial, autrement dit de descendants des principaux bénéficiaires, parmi le peuple, de la Révolution française : les paysans parcellaires.

      Consolidée par l'adoption du Code civil de 1804, la parcelle, c'est-à-dire, à cette époque-là, l'essentiel de l'outil nécessaire à la production agricole familiale, assurait à la grande majorité du peuple français une indépendance et une stabilité, au moins apparentes et parfois réelles sinon véritablement durables. On peut donc imaginer que, pour ces paysans, l'Alsace-Lorraine apparaissait comme une grosse parcelle que l'ennemi prussien avait arrachée à la France, une parcelle de terre nationale dont les sillons avaient pris la forme de tranchées.

       Or, en 1904, soit dix ans avant le déclenchement de la première guerre mondiale, d'éminents juristes avaient été conviés à rédiger le Livre du Centenaire du Code civil de 1804. Curieusement, tout semble y être déjà, et en particulier sous la plume d'Albert Sorel qui avait reçu la responsabilité de préparer le texte d'introduction...

       Cadre général des relations de la paysannerie avec le Code civil?... "Le paysan connaît la loi, il la révère, parce que la loi c'est la garantie de la jouissance et de la transmission de la terre, de sa terre, de sa propriété." Il faut y insister : il s'agit bien là de la propriété des moyens nécessaires à la production familiale, c'est-à-dire d'un capital avec lequel on travaille directement soi-même et ses proches parents... Travail-capital, tout en un.

       Voici donc le paysan parcellaire français tel que l'a forgé ce Code de la propriété, et donc de l'échange, qu'est le Code civil de 1804 : "Il énumère les pièces de la dot, il raisonne des partages; il connaît les noms et sobriquets de chaque pièce, il en connaît l'histoire, d'où ce morceau vient, par mariage, succession ou vente, et quelle vente, licitation libre, licitation forcée, placement pour les uns, déconfiture pour les autres. C'est toute sa morale en action, sa "sociologie" naturelle. Il l'enseigne à ses enfants comme on enseignait aux rois l'histoire de leurs généalogies, de leurs héritages et de leurs prétentions; et avec chaque champ, les litiges qu'il comporte, ses mitoyennetés,  ses servitudes, le régime de ses eaux et de ses passages, les conflits anciens et toute leur chronique; les temps d'autrefois et leurs charges, l'affranchissement, la conquête, les longues convoitises sur les pièces d'alentour, car tout paysan connaît les patientes entreprises, les longs projets et les entêtements de convoitise; il guette la saisie de l'un, la décrépitude de l'autre, il calcule sur la maladie, les hérédités, les vices mêmes; il a, pour son bien, des morceaux dispersés à rassembler, des droits à réclamer, des limites naturelles à atteindre, et comme on dit aujourd'hui, des sphères d'action et des arrière-pays où s'étendre." 

       Et voici le paysan parcellaire devant la grande politique: "La patrie, pour lui, n'est que sa terre prolongée dans la grande terre des autres et de tout le monde, et c'est toujours sa terre, indéfiniment étendue, cette patrie que l'on n'emporte point à la semelle de ses souliers; la perdre, c'est perdre tout, "perdre pied" comme on dit, sombrer et s'abîmer."  

       Ainsi donc, à consulter les spécialistes de la propriété privée, dix ans avant le temps des tranchées, le paysan y était apparemment déjà : "On peut lui appliquer ce mot d'un vieux campagnard à un vieux militaire : "Vous êtes appelé à donner votre vie d'un seul coup, la nôtre s'en va goutte à goutte."  

   

03.01.2008

Quand les Ogres préparent leurs agapes - 16

     Edmond de Goncourt était exagérément pessimiste lorsque, selon la phrase précédemment citée, il prophétisait, au lendemain de l'écrasement sanglant de la Commune, une période de 20 années de repos pour l'ancienne société. Le repos, le vrai repos, allait être de 65 ans, c'est-à-dire jusqu'à l'émergence du Front Populaire en 1936.

     C'est qu'en effet, entre-temps, le pouvoir avait osé agir directement sur les esprits des enfants du peuple, tout en masquant le fond de sa pensée à lui, qui était qu'en cas de pression exagérée de la démocratie socialiste en France ou, plus largement en Europe, le recours, comme l'avait écrit Ernest Renan, ce serait... la Prusse. L'amie secrète de l'ordre bourgeois, c'était donc cette même Prusse qui venait de ravir l'Alsace-Lorraine à la France, et, tout spécialement, la ville de Metz d'où était originaire le sergent modèle que la note précédente nous a montré au réveil de son amputation pour une blessure subie au Tonkin...

     Au Tonkin... qui apparaît ainsi, dans une rédaction pour le cours élémentaire, en 1884, deux ans après l'adoption des lois voulues par le ministre de l'Instruction publique Jules Ferry, à qui ses activités de président du Conseil, de ministre des Affaires étrangères et d'auteur de l'ouvrage Le Tonkin et la Mère-Patrie vaudront le surnom de Ferry-le-Tonkinois...

     De fait, ce ne sont pas directement les anciens élèves de 1884, mais leurs fils, qui iront se faire massacrer en partie ou en totalité sur les champs de bataille de 1914-1918... en attendant la "divine surprise", selon Charles Maurras, de l'arrivée au pouvoir, grâce à l'envahisseur nazi, du dénommé Pétain.

     Et les Ogres savent très bien dans quelle sauce il convient de faire mijoter les enfants du peuple. C'est ce qu'explique le Dictionnaire de pédagogie et d'instruction primaire publié en 1883 sous la direction de Ferdinand Buisson : "Il n'y a rien d'indifférent dans les premières impressions de l'enfance, ni la suite de mots que les instituteurs font épeler, ni le texte des dictées, ni les morceaux qu'ils font apprendre par coeur, ni le choix des sentences et des gravures dont ils peuvent orner les murs de la classe. Il n'est pas rare que, même dans un âge avancé, on retrouve encore dans le fond de sa mémoire des traces de ce passé lointain, et plus d'un parmi nous s'est étonné du rôle considérable qu'a joué dans sa vie un souvenir qui lui est resté du premier livre où il a appris à lire, l'un des premiers modèles d'écriture qu'il a copiés, l'une des premières phrases qu'il a plus ou moins correctement orthographiées, du précepte ou de l'image qu'il croit voir encore sur le mur de la première salle de classe où il est entré." Dont la carte de la France amputée... de l'Alsace-Lorraine.

     Il y a, en effet, ce qui peut revenir à la conscience. Et puis il y a ce qui ne peut pas y revenir. En s'engageant sur ce terrain, la psychanalyse saurait dégager certaines voies d'acccès à la vérité du champ politique, par exemple... Et avec ce qui suit encore, qui est d'Ernest Renan (1871) : "Le but poursuivi par le monde, loin d'être l'aplanissement des sommités, doit être au contraire de créer des dieux, des êtres supérieurs, que le reste des êtres conscients adorera et servira, heureux de les servir." Et puis : "L'essentiel est moins de produire des masses éclairées que de produire de grands génies et un public capable de les comprendre. Si l'ignorance des masses est une condition nécessaire pour cela, tant pis. La nature ne s'arrête pas devant de tels soucis; elle sacrifie des espèces entières pour que d'autres trouvent les conditions essentielles de leur vie." Et enfin : "Qu'importe que les millions d'êtres bornés qui couvrent la planète ignorent la vérité ou la nient, pourvu que les intelligents la voient et l'adorent?"

     Alors, qu'importe les millions de morts... pourvu qu'il en reste un, un seul, mais le vrai héros qui vaut pour la multitude, la jeunesse en allée dans ses 20 ans d'amputation, de gémissement, d'horreur : le Soldat Inconnu.

     Dont la vérité n'en finit pas de hurler dans ces petits villages d'où la vie s'est peu à peu éloignée désormais, de sorte que le visiteur d'aujourd'hui qui s'attarde devant les monuments ne peut que s'étonner qu'il ait pu s'y rencontrer, aux abords de 1914, tant et tant de futurs "morts pour la France", la France donc de messieurs Thiers, Ferry, Renan, ceux grâce à qui Bismarck avait pu se saisir... de l'Alsace-Lorraine qu'il aura fallu aller reprendre. 

 

30.12.2007

Quand les Ogres se souviennent - 15

     Avec un Hitler un peu plus compréhensif, la défaite de 1940 aurait pu s'offrir aux prétendues "élites" françaises comme le bienheureux soixante-dixième anniversaire d'un événement... malheureux : la capitulation de Napoléon III devant les Prussiens de Bismarck le 2 septembre 1870 à... Sedan. Evénement malheureux pour un instant, car il avait été bientôt compensé, et bien au-delà, par la saignée magistrale infligée en mai 1871 au prolétariat parisien rassemblé dans sa désormais inoubliable Commune : 17.000 fusillés, officiellement... dans le feu même de l'action. Avec ensuite, tout aussi officiellement, et en prenant le temps d'y réfléchir à deux fois, ces 24 conseils de guerre qui jugent 80 enfants, 132 femmes, 9.950 hommes, et en condamnent 270 à mort, 410 aux travaux forcés, 4.016 à la déportation dans une enceinte fortifiée, 3.507 à la déportation simple, 1.323 à la détention ou à la réclusion et 322 au bannissement.

     Un vrai bonheur, en effet, puisque, comme l'écrivait Edmond de Goncourt, dès le 31 mai 1871, dans son Journal : "Enfin la saignée a été une saignée à blanc; et les saignées comme celle-ci, en tuant la partie bataillante d'une population, ajournent d'une conscription la nouvelle révolution. C'est vingt ans de repos que l'ancienne société a devant elle, si le pouvoir ose tout ce qu'il peut oser en ce moment."

     Mais le pouvoir d'après 1871 allait-il l'oser? Oser quoi? Oser quoi encore, après tant de sang? Après la guerre civile, summum d'une lutte de classes dont les dominants aiment tant à dire qu'elle n'existe pas; ce qui ne les a jamais empêchés de forger à tout moment les armes que, le moment venu, ils n'hésitent jamais à utiliser à fond comme le recommande, par exemple, le 17 avril 1871, le Journal Officiel des Versaillais d'Adolphe... Thiers : "Pas de prisonniers! Si, dans le tas, il se trouve un honnête homme réellement entraîné de force, vous le verrez bien; dans ce monde-là, un honnête homme se désigne par son auréole. Accordez aux braves soldats liberté de venger leurs camarades en faisant, sur le théâtre et dans la rage de l'action, ce que de sang-froid ils ne voudraient plus faire le lendemain."

     Oser quoi, après l'ignominie du gouvernement de la Défense nationale proclamé deux jours après la capitulation de Napoléon III à Sedan et présidé par le général Trochu qui n'en finira pas, en sa qualité de précurseur lointain de la "drôle de guerre", d'organiser de fausses attaques contre les Prussiens encerclant la capitale, pour que surviennent enfin le 28 janvier 1871 la convention de capitulation, le 17 février l'arrivée de Thiers à la tête de l'Exécutif, le 1er mars la ratification de la paix qui abandonne l'Alsace-Lorraine à la Prusse, le 18 mars 1871 l'échec de la reprise, à la population parisienne, des canons que, selon l'avis même des Prussiens, elle avait utilisés héroïquement lors de la défense de Paris; puis la libération par Bismarck des 40.000 prisonniers français que Thiers enverra immédiatement massacrer le prolétariat parisien, hommes, femmes et enfants...

      Oser quoi? Eh bien, par exemple, la "Réforme intellectuelle et morale" proposée par celui qu'on appellera bientôt le "burgrave de la république" : Ernest Renan... Le voici à la Sorbonne, le 11 mars 1882, occupé à répondre à la question : "Qu'est-ce qu'une nation?" "L'essence d'une nation est que tous les individus aient beaucoup de choses en commun, et aussi que tous aient oublié bien des choses."

     Illustrons ceci par le thème de rédaction proposé aux élèves du cours élémentaire le 16 août 1884 : "Un bon Français. Composition - canevas. À l'hôpital de Toulon, un jeune sergent subit une amputation pour une blessure subie au Tonkin. Le blessé se réveille, regarde la plaie : "Il vaut mieux cela que d'être Prussien", dit-il. Le sergent était de Metz."

     Voilà ce qu'"ils" ont osé faire...

     Et voici la vérité bourgeoise telle qu'avait osé la proférer pour ses "pairs", au lendemain de la perte de l'Alsace-Lorraine, le même Ernest Renan : "Si la Prusse réussit à échapper à la démocratie socialiste, il est possible qu'elle fournisse pendant une ou deux générations une protection à la liberté et à la propriété. Sans nul doute, les classes menacées par le socialisme feraient taire leurs antipathies patriotiques, le jour où elles ne pourraient plus tenir tête au flot montant, et où quelque Etat fort prendrait pour mission de maintenir l'ordre social européen."

     En 1940, la ligne politique de la bourgeoisie française était donc déjà écrite... croyait-elle...

 

27.12.2007

Quand les Ogres se dévorent entre eux - 14

     Le rapport établi pour le Gouvernement français par Pierre Taittinger et ses collègues députés en mars 1940 souligne un point essentiel de la situation du front dans le secteur de Sedan : "Avant d'entrer dans le détail, signalons que la plupart des troupes visitées sont des régiments de formation B, que la DCA est à peu près inexistante, que l'aviation pour l'ensemble de l'armée est réduite à un appareil d'observation et à quelques appareils de chasse."

     Ainsi, l'armée commandée par le général Huntziger, futur ministre de la Guerre du maréchal Pétain, n'est pas seulement à peu près invalide au sol, mais il se trouve que, dans les airs, elle est quasiment aveugle. En tout cas, elle n'y voit guère que d'un oeil, dirait-on. À moins que ce ne soit plus grave encore : on se prend à songer que nous n'en sommes, alors, encore et toujours, qu'à la drôle de guerre et que, comme dans le jeu de colin-maillard, il y a le temps plus ou moins long durant lequel ce serait tricher que d'ouvrir les yeux et même un seul d'entre eux...

     Mais c'est bien sûr sans rire que le rapport poursuit le récit de la partie engagée : "L'aviation allemande se promène, en ce secteur, en liberté, photographie les moindres mouvements de terre et se réfugie en Belgique, terre d'asile, à la première apparition de nos chasseurs."

     Sans doute très conscient de l'immense responsabilité d'autruche qui pèse sur lui - puisque la ligne Maginot, l'armure de la France d'après l'hécatombe de 1914-1918, s'arrête un peu avant Sedan, ce qui fait de la zone qu'il commande le très manifeste défaut de la cuirasse qui hante les nuits de tous les militaires et plus encore de ceux qui ont la haute main sur une armée tant soit peu importante -, le général Huntziger, loin de marquer la moindre inquiétude, répond tranquillement au rapport en évoquant fièrement les 8000 mètres cubes de béton déplacés pour ajouter à la sécurité de la France, et constate avec le plus grand calme que... "L'insuffisance relative de la DCA et de l'aviation pour s'opposer efficacement au survol de la IIème Armée par l'aviation ennemie est réelle. Mais c'est là une situation de fait que j'ai signalée à plusieurs occasions au commandement. Je ne dispose d'aucun moyen propre pour l'améliorer."

     Et d'ailleurs, très content de son sort et sans doute des belles journées d'un printemps aussi calme, il pense ne rien avoir à demander au-delà de ce qui lui permettra d'être au premier rang pour assister à la catastrophe : "J'estime qu'il n'y a aucune mesure urgente à prendre pour le renforcement du secteur de Sedan, qui, ainsi qu'il est demandé, se poursuit, sous la direction du général-commandant le Xème Corps d'armée, avec énergie et avec tous les moyens en matériel et en personnel qui peuvent être mis en oeuvre."

     Le résultat de tout ceci, une fois le gros des armées françaises imprudemment avancé sur le sol de Belgique, c'est le très célèbre coup de faucille du général allemand Guderian : en 8 jours, de Sedan à l'embouchure de la Somme, la France a la gorge tranchée, et l'ennemi intérieur ne serait pas le seul à en payer le prix...

     Une toute petite question avant d'aller plus loin : le général Huntziger faisait-il lui aussi partie de la Cagoule?...

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21.12.2007

Quand les Ogres se dévorent entre eux - 13

     La trahison qui a conduit à la défaite de 1940 et à la débâcle qui lui a servi de cortège a revêtu des aspects multiples. Mais le fond en était certainement ce petit caillou noir qui aura servi de centre de ralliement au camp des Ogres : "Plutôt Hitler que le Front Populaire."

     Cette formule, eût-elle été dite et répétée, n'aurait toutefois pas pris alors la couleur criante qu'elle a aujourd'hui. L'Espagne de Franco avait bénéficié dès 1936 de cette aide militaire, plus ou moins bénévole, de Mussolini et de Hitler qui lui avait permis d'en finir trois ans plus tard avec la république et... le Frente Popular. Elle n'avait pas, pour autant, été envahie, découpée en morceaux et soumise aux pires exactions nazies.

     Sans doute croyait-on, ici ou là, que les exploits des troupes de Hitler se résumeraient à mettre à genoux l'ennemi intérieur, à faire un peu de tourisme, puis à repartir comme elles étaient venues, selon la formule : "Trois petits tours et puis s'en vont." Il fallait donc que l'entrée du pays ne leur soit pas trop coûteuse, et pas trop coûteuse la "défense" de ce même pays par les troupes françaises...

     Nous y voici donc... Avec tout d'abord, une ligne Maginot qui s'arrête tout juste à l'endroit où, sans le vouloir mais par l'effet de la géographie, la France tend son cou gracile à l'ennemi qu'on aura longtemps dit "héréditaire", et dont la dernière visite entre voisins avait additionné, deci, delà, quelques millions de morts, d'invalides, de veuves, d'orphelins, etc.

    Déclarée le 2 septembre 1939, la guerre suivait drôlement sa route à travers l'automne, l'hiver et l'annonce du printemps, non sans susciter toutefois quelques inquiétudes du côté d'une certaine droite - qu'on dira nationaliste - qui se décide enfin à y regarder de plus près. Le 8 mars 1940 et les jours suivants, un groupe de députés conduit par Pierre Taittinger rend visite aux Ière, IIème et IXème armées. Il établit un rapport qu'il remet au président du Conseil, Edouard Daladier, qui le transmet, le 21 mars, "pour information et suite à donner", au généralissime Gamelin, qui se tourne le 1er avril vers le général Georges "pour éléments de réponse", et voici que la patate chaude arrive dans les mains du général Huntziger le 3 avril "en communication".

     Oui, oui, le général Huntziger est effectivement le commandant en exercice de la zone qui inclut Sedan, et c'est bien lui qui conduira la délégation française qui ira plier l'échine devant Hitler dans le wagon de Rethondes. L'Histoire n'a pas distribué les rôles autrement.

     Et alors?... Alors, il y a maintenant ce rapport établi en pleine guerre, par et pour des gens qui avaient connu, souvent jusque dans leur chair, le bout de tranchée que l'on défend pied à pied, que l'on s'efforce de reprendre le lendemain si on l'a perdu la veille, et le prix à payer pour la moindre brèche, pour la plus petite faute d'inattention, etc...

     Le rapport de mars 1940 le dit pourtant clairement : "Pour conjurer en particulier le triste souvenir que la visite du secteur de Sedan fait revivre, des mesures urgentes doivent être prises." Or, ce billet doux, on se le repasse très doucettement, avec des annotations plus ternes les unes que les autres. Il n'y a décidément pas le feu puisque :"Les organisations défensives sont, dans ce secteur, rudimentaires, pour ne pas dire embryonnaires." (C'est souligné dans l'original.) Mais oui, il s'agit de petits cailloux noirs fort joliment déposés pour l'ennemi : "Les Allemands ont montré, en 1914, qu'ils étaient passés maîtres dans l'art d'utiliser le couvert des bois et nous pourrions avoir, de ce côté, un jour prochain, une surprise suivie d'amères déconvenues. Nos ennemis évitant le point solide de Montmédy pourraient se laisser "couler" en direction de Sedan, point particulièrement faible de notre système défensif."

     Et voici les Allemands en passe de se la couler douce sur le sol de France. Ah, s'ils l'avaient su, la trahison n'en aurait été que plus réussie...

     Eh bien, justement, ils le savaient... pour l'avoir, de leurs yeux, vu, et pas dans le marc de café. 

15.12.2007

Basses manoeuvres des Ogres - 12

     En route pour le pire...

     Alliée de l'Angleterre, la France était donc, comme elle, en guerre contre l'Allemagne nazie depuis le 2 septembre 1939. On le sait, la guerre n'est jamais spécialement "drôle". S'il en fut de drôles, on n'en connaît aucune qui, après le premier sang versé, le soit demeurée longtemps. Mais la guerre, qui s'est déroulée du 2 septembre 1939 au 10 mai 1940 entre la France et l'Allemagne d'Hitler, restera à tout jamais "la drôle de guerre". Si son caractère drolatique n'est pas contestable, ce n'est toutefois pas dire qu'elle ait été spécialement amusante... Pas plus amusante qu'une partie de poker menteur, mais pas moins pour ceux qui, tout en se faisant des peurs bleues, pensaient avoir toutes les bonnes cartes, et quelques autres plus ou moins fausses qu'on pourrait brandir devant les yeux du "bon peuple" qu'il était impératif de mystifier.

     Le bon peuple, c'est-à-dire le "populaire", celui qu'on avait vu se rassembler au titre d'un certain "Front Populaire", terreur des possédants. Or, comme Lénine l'a écrit : "Même en temps de guerre, la lutte des classes à l'intérieur a infiniment plus d'importance que la lutte contre l'ennemi extérieur."

     Le côté très particulier de la première phase de la seconde guerre mondiale, c'est que l'ennemi intérieur, communiste et cégétiste, trouvait son répondant à l'extérieur : l'U.R.S.S. Et voilà ce que Hitler ne voulait pas entendre. Pire : oublieux de tous ses devoirs, de ce pour quoi on l'avait adoubé à Munich, l'anticommuniste parfait n'avait pas hésité à inscrire très officiellement sa volonté de non-agression envers ce diable de Staline dans un pacte lancé comme un crachat à la face de ceux qui étaient venus s'humilier devant lui et devant Mussolini le 30 septembre 1938!...

    Qu'à cela ne tienne. Après la veulerie de Daladier, voici la fougue de son ministre des Finances, Paul Reynaud, qui, le 23 mars 1940, prend sa place dans le fauteuil de la présidence du Conseil. Or, Paul Reynaud, c'était l'homme qui, à la fin de 1938, avait obtenu l'anéantissement de la loi des 40 heures, ce qui avait été formalisé par les décrets-lois dont le principal rédacteur aura été un certain Michel Debré qui n'en était, semble-t-il, pas peu fier...

     Deux jours après son accession à la tête de l'exécutif, Paul Reynaud adresse à l'allié britannique une communication dont voici les passages essentiels: "Pour ressaisir l'initiative qui leur a échappé, il importe que les deux Gouvernements, forts de l'enseignement des derniers événements, s'appliquent sans tarder à dégager des circonstances présentes toutes les possibilités qu'une conduite énergique et audacieuse de la guerre leur permet encore d'exploiter." Paul Reynaud évoque d'abord le contrôle des eaux territoriales norvégiennes, puis... "Sur la mer Noire et la Caspienne, une opération aussi décisive s'impose aux Alliés non seulement pour restreindre le ravitaillement en pétrole de l'Allemagne, mais surtout pour frapper de paralysie toute l'économie de l'U.R.S.S. avant que le Reich n'ait réussi à la mobiliser à son profit."

     Il y a certes un os : "L'absence d'un état de guerre entre les Alliés et la Russie sera peut-être considérée par le Gouvernement anglais comme un empêchement juridique à cette entreprise. Le Gouvernement français ne méconnaît pas cet obstacle. Il estime, pour sa part, que nous ne devons pas hésiter à l'écarter, en assumant, s'il le faut, la responsabilité d'une rupture avec l'U.R.S.S." Voilà pourquoi... "Le Gouvernement français est prêt, si le Gouvernement anglais le juge nécessaire, pour l'entreprise d'une action militaire au Caucase, à examiner immédiatement avec le Cabinet de Londres la meilleure justification à invoquer pour mettre fin à nos relations diplomatiques avec un gouvernement dont nous condamnons les dernières spoliations et dénonçons la collusion, chaque jour plus affirmée, avec le Gouvernement allemand."

     Vraiment, comptait-on désormais faire la peau à la fois à l'Allemagne et à l'U.R.S.S.? Evidemment non!... Faut-il, en conséquence, retenir ici la petite voix qui annonce la trahison des élites françaises : "Hitler, Hitler, m'entends-tu?"

 

11.12.2007

Basses manoeuvres des Ogres - 11

     En matière de tergiversations, la Pologne du colonel Beck avait fait mieux que la France de Daladier. De sorte que, lorsque la Tchécoslovaquie, d'abord livrée sans défense à Hitler en fin septembre 1938 par les accords de Munich, avait été totalement rayée de la carte par le même en mars 1939, la Pologne avait reçu sa part - le territoire de Teschen -, part modeste sans doute, mais annonciatrice, peut-être, de nouvelles gratifications plus conséquentes... l'Ukraine, par exemple?...

     Erreur!... Le 1er septembre 1939, sans déclaration de guerre, les troupes hitlériennes entrent en Pologne. Vingt-sept jours plus tard, c'est la capitulation. Entre-temps, l'U.R.S.S., comme le prévoyaient les accords Molotov-Ribbentrop, est venue s'établir, prudemment (cela se vérifiera en 1941), sur la ligne Curzon qui lui avait été proposée, à partir de raisons historiques précises, par les Britanniques lors du traité de Versailles (1919), et qu'elle avait dû abandonner en 1920, à la suite de la contre-offensive polonaise menée par le maréchal Pilsudski avec l'aide du général français Weygand.

     Fouettées par les événements, dès le lendemain de l'attaque allemande contre la Pologne, c'est-à-dire le 2 septembre 1939, l'Angleterre et la France s'étaient décidées, elles, à "déclarer" la guerre à l'Allemagne. Cette fois-ci, le grand mot était lâché... Mais si Hitler avait pu apprendre, dans le livre d'un lieutenant-colonel français dont nous reparlerons ailleurs, qu'il n'est pas nécessaire de déclarer une guerre pour la faire, les fougueux alliés de la Pologne préféraient penser qu'on peut - qu'on doit - "déclarer" la guerre - sans doute cela est-il un devoir moral -, mais qu'on ne doit surtout pas la faire... Périsse la Pologne!...

      Car la guerre, la France de Daladier est d'abord occupée à la faire à l'intérieur, sur le front du temps de travail.

     Après que la C.G.T. ait été brisée fin novembre 1938 sur sa volonté de maintenir les 40 heures de travail hebdomadaires, les mois s'étaient gentiment écoulés et, le 30 mars 1939, on en était enfin arrivé à un décret qui autorisait la semaine de 60 heures dans les usines travaillant pour la défense nationale. En face, le capital ne s'y était pas trompé : en dix mois, de novembre 1938 à août 1939, veille de l'entrée officielle en guerre, les arrivées d'or en France semblent avoir dépassé la somme de 26 milliards de francs, le stock total atteignant dès lors le double de celui qui était disponible à la veille de la première guerre mondiale.

      Même après que les grands mots eussent été prononcés, les investisseurs auraient eu tort de s'inquiéter... Le 20 février 1940, la Chambre des députés vote la déchéance de 60 députés communistes sur les 67 du temps du Front Populaire. Le 20 mars s'ouvrira le procès des 44 députés communistes inculpés de reconstitution d'organisation dissoute; 37 d'entre eux seront condamnés à 5 ans de prison ferme.

      La veille, le ministre de l'Intérieur, Albert Sarraut, dressait devant le Sénat le bilan de ce qui s'assimile peu à peu à une guerre civile de moins en moins larvée : 2718 élus déchus, 1100 perquisitions, 3400 arrestations, 1500 condamnations prononcées, 700 fonctionnaires épurés, 555 suspects envoyés dans des centres de surveillance, 2500 étrangers internés au camp de Vernet, 620 syndicats et fédérations syndicales dissout(e)s, une centaine de conseillers prud'hommes déchus de leurs fonctions...

      Guerre civile ou pas, en tout cas, depuis ce même mois de mars 1940, et grâce à la vigilance du socialiste Sérol, l'Etat français dispose de la peine de mort pour sanctionner toute activité communiste... Avis aux candidats!...

      Eh bien, ce n'était toujours pas le pire!...

   

 

10.12.2007

Basses manoeuvres des Ogres - 10

     En octobre 1938, au lendemain de la trahison de Munich, Staline écrivait à propos du décalage entre les menaces permanentes proférées par Hitler et l'attitude constamment conciliante de la France et, plus encore, de l'Angleterre : "La deuxième guerre impérialiste a pour l'instant ceci de particulier qu'elle est conduite et déployée par des puissances agressives, tandis que les autres puissances, les puissances "démocratiques", contre lesquelles elle est bel et bien dirigée, font mine de croire que cette guerre ne les concerne pas, s'en lavent les mains, reculent, exaltent leur amour de la paix, invectivent les agresseurs fascistes et... livrent tout doucement leurs positions aux agresseurs, non sans prétendre se préparer à la riposte."

    Pendant ce temps, le journal allemand, Hamburger Fremdenblatt, faisait pour sa part la constatation suivante : "L'Allemagne est parvenue à éliminer la Russie soviétique du concert des grandes puissances. Tel est l'aspect historique de Munich." Ce que vient pimenter le propos tenu en 1945 devant le tribunal de Nuremberg par le maréchal Keitel : "Le but de Munich était de mettre la Russie hors d'Europe."

     Après Munich, et de mois en mois, l'U.R.S.S. constate qu'en aucun cas ni l'Angleterre ni même la France, pourtant peu à peu prises à la gorge par Hitler, ne se montrent décidées à redonner aux Soviétiques la place perdue dans ledit "concert des grandes puissances". Aussi, le 10 mars 1939, Staline exprime-t-il publiquement son désarroi et son incrédulité : "Nous assistons à un repartage délibéré du monde et des zones d'influence aux dépens des intérêts des Etats non agresseurs, sans aucune tentative de leur part et même avec une certaine complaisance. Cela est incroyable, mais c'est un fait. Comment expliquer ce caractère unilatéral et étrange de la nouvelle guerre impérialiste?"

     Alors que la tension internationale ne cesse de s'amplifier, le général Palasse, attaché militaire en U.R.S.S., transmettait le 13 juillet 1939 cette note à un Gouvernement français qui, complètement soumis à l'influence britannique, ne se pressait toujours pas de faire aboutir les discussions sur l'assistance mutuelle anglo-franco-soviétique : "Je me permettrai d'ajouter enfin que je considère toujours possible, si nous n'arrivions pas à traiter rapidement, de voir l'U.R.S.S. s'isoler d'abord dans une neutralité d'expectative, pour arriver ensuite à une entente avec l'Allemagne sur la base d'un partage de la Pologne et des pays Baltes."

      Ensuite vient l'"énorme" surprise de l'annonce du pacte germano-soviétique (23 août 1939), et la riposte de Daladier qui soudainement s'active... au détriment des principaux adversaires, en France, d'Hitler avant-pendant-et-après la signature des accords de Munich : les communistes. Il fait d'abord interdire l'Humanité et Ce Soir (dirigé par Louis Aragon), puis dissout le Parti communiste dont le décret rappelle qu'il est la Section Française de l'Internationale Communiste...

      Conséquemment, comment Hitler pourrait-il ne pas saluer la si manifeste bonne volonté française, lui qui, au-delà des accords Ribbentrop-Molotov, est toujours à la tête d'un pacte anti-Komintern qui réunit l'Allemagne, la Hongrie, le Japon, l'Italie de Mussolini et l'Espagne de Franco... Dans ce pacte "colossal" dont l'unique cible était l'U.R.S.S., n'y aurait-il vraiment plus la moindre place - oh, rien qu'un strapontin! - pour la France de Daladier dont on aurait dû voir à quel point elle avait su mener l'assaut contre son chancre, le Front Populaire?...

      Eh bien non : Hitler en avait dès longtemps décidé autrement (c'est écrit dans Mein Kampf)... Il n'y aurait de place pour la France que dans la pire humiliation. Mais d'ailleurs elle s'y précipitait d'elle-même, et ses "élites" au premier rang!...

      Le pire n'était plus très loin...

09.12.2007

Basses manoeuvres des Ogres - 9

     La politique, voulue et mise en oeuvre par Pierre Cot, d'alliance indirecte entre la France et l'U.R.S.S.... de Staline, à partir d'une assistance commune apportée à la Tchécoslovaquie contre l'Allemagne de Hitler, a été, comme on sait, brisée par les accords de Munich de septembre 1938. Aujourd'hui, le seul terme d'"accords de Munich" suffit d'ailleurs à qualifier tout ce qui peut s'assimiler à une trahison majeure, et principalement à la trahison de ce que l'on pourrait appeler les "intérêts fondamentaux de l'humanité".

     C'est avouer, implicitement, qu'à cette époque l'U.R.S.S.... de Staline était du bon côté, et que c'est cette U.R.S.S.-de-Staline-du-bon-côté qui a été criminellement trahie par la France de Daladier et Cie... Certes, mais il faut encore souligner que cette trahison s'inscrivait dans un véritable renversement d'alliance, renversement d'alliance qui a ouvert la voie aux victoires écrasantes des troupes hitlériennes entre 1939 et 1943, c'est-à-dire jusqu'à la bataille de... Stalingrad.

     Renversement d'alliance?... Oui, et redoublé.

  1.      À l'intérieur, les communistes, seul parti à s'opposer à la ratification des accords de Munich, sont peu à peu transformés en pestiférés, ce qui brise le Front Populaire dont ils constituaient le socle. Mais, au-delà du Parti communiste, c'est aussi et peut-être surtout la C.G.T. qui est visée : elle regroupe bien plus de militants et de militantes que le Parti; elle est directement présente dans les plus grandes entreprises; il faut donc lui briser l'échine au plus vite. C'est ce qui sera fait au soir du 30 novembre 1938 : à la grève générale lancée en particulier pour la défense de la loi des 40 heures votée dès les débuts du Front Populaire, le gouvernement de Daladier et le patronat opposent la réquisition des travailleurs des services publics et 800 000 licenciements temporaires ou définitifs dans l'industrie privée.
  2.      À l'extérieur, après Munich (30 septembre 1938), il y a la nuit de Cristal (10 novembre 1938), à l'occasion de laquelle les nazis s'en prennent, de façon très spectaculaire et mondialement visible, aux Juifs résidant en Allemagne, tandis que le 6 décembre, Ribbentrop, qui a exigé l'absence des ministres juifs français, dont Jean Zay, à la table du repas de réception, vient à Paris signer, avec le président du Conseil Daladier, le honteux pacte d'amitié franco-allemand, aujourd'hui soigneusement passé sous silence. 

     Conséquence remarquable de tout ceci, c'est-à-dire du bannissement intérieur des communistes et des cégétistes, et du ralliement de la France officielle à l'Allemagne de Hitler : le 17 décembre 1938, 430 journaux français demandent la dissolution du Parti communiste...

     Or, il faudrait attendre encore huit mois avant que ne survienne le dit pacte germano-soviétique dont il est convenu aujourd'hui de faire le modèle de la trahison en politique étrangère : de qui se moque-t-on? De qui?... Et de quoi?... De notre ignorance surtout, d'une ignorance d'autant plus inquiétante pour les dominants qu'elle est plus vaste... Quelles seraient, en effet, les conséquences politiques d'une levée, même légère, d'un voile qui entrave jusqu'aux moindres de nos enthousiasmes citoyens?... 

     (À suivre...)  

05.12.2007

Un petit Poucet nommé Pierre Cot - 8

     Rédigé en 1943, "Le procès de la république" s'ouvre sur cette épigraphe : "À mes camarades du Front Populaire qui poursuivront jusqu'au bout la lutte engagée au lendemain du 6 février 1934 contre le Fascisme et l'Hitlérisme." Ainsi Pierre Cot s'adresse-t-il non pas à ces "ouvriers de la dernière heure" contre lesquels Jean Moulin ne cessait de mettre en garde, non pas aux "résistants du lendemain", mais à ceux dont le sort s'était trouvé lié par l'antifascisme depuis cette date fatidique de février 1934...

     À quel prix?... Voici le témoignage de l'un d'entre eux, Pierre Cot lui-même : "La liste des "hommes politiques à faire disparaître en premier", en cas de succès du fascisme, avait été dressée par les auteurs de ce fameux complot des "Cagoulards" sur lequel nous aurons l'occasion de revenir. La liste comprenait les noms de ceux qu'on tenait pour spécialement dangereux, c'est-à-dire pour capables d'organiser la résistance populaire contre le fascisme, ceux dont on avait juré - je dis bien juré - de tirer vengeance, parce qu'ils avaient été les plus ardents dans la bataille contre le fascisme." 

    "Organiser la résistance populaire contre le fascisme"..., c'était effectivement la tâche que Jean Moulin s'était donnée à lui-même... Mais revenons à Pierre Cot : "Je me suis battu sans répit, depuis mon entrée dans la vie politique, contre les Royalistes, contre les Croix-de-Feu, contre les Cagoulards, contre les réactionnaires de toute obédience et les conservateurs de toute étiquette. Mon nom a figuré sur toutes les listes de gens à tuer ou à traduire en Haute-Cour, composées, depuis dix ans, par les ennemis de la République."

     De quelle République? "Pour ma part, je croyais et je crois encore qu'une synthèse unissant l'esprit de la Révolution Française à l'esprit de la Révolution Russe, peut fournir à l'Europe les formules capables de renouveler son idéologie politique et de rajeunir sa démocratie." C'est donc dans le droit fil de cette prise de position que Pierre Cot, devenu ministre de l'Air, se rend en U.R.S.S. au mois d'août 1933 : "J'étais le premier Ministre français à me rendre en Russie Soviétique."

     Or, cette visite se traduit pour Pierre Cot par une sorte de coup de théâtre : "À la fin de mon voyage, le Gouvernement des Soviets me pria de transmettre confidentiellement au Gouvernement français une proposition tendant à la négociation d'un Pacte de Sécurité." Et c'est à ce moment précis que Jean Moulin vient reprendre sa place de chef de cabinet aux côtés de Pierre Cot qui constatera plus tard : "C'est bien au cours de l'été 1933 que furent posées les premières pierres de ce Pacte Franco-Soviétique que Louis Barthou devait négocier en 1934, Pierre Laval signer en 1935, le Parlement Français ratifier en 1936, et Georges Bonnet violer et ruiner en 1938."

     Voici le fond de l'affaire tel que Pierre Cot en rend compte : "Un réseau d'accords militaires, entre la France et la Tchécoslovaquie, d'une part, la Tchécoslovaquie et l'Union Soviétique, d'autre part, permettait, dans une large mesure, de remplacer l'alliance franco-russe dont la France s'obstinait à ne pas vouloir. En 1936 et 1937, je fis tout mon possible pour renforcer ce réseau; des conventions militaires lièrent la France à la Tchécoslovaquie, et certaines de ces conventions portaient ma signature. Hitler n'avait donc pas entièrement tort quand il m'accusait, à la veille de Munich, d'avoir voulu faire mettre, à la disposition des avions français et soviétiques, les bases tchécoslovaques."

     Laissons à Pierre Cot la conclusion de ce premier épisode essentiel de sa vie politique : "Les journaux français profascistes et réactionnaires se mirent à me dénoncer comme un "adversaire de la paix", l'"agent ou le complice de Staline et de Bénès", un "va-t-en guerre" et un "boutefeu". Il est entendu que j'étais tout cela, et Adolf Hitler un agneau paisible."

     Ce que, deux ans plus tard, certains traduiront, plus ou moins par devers eux et à mi-voix : "Plutôt Hitler que le Front Populaire."

    

04.12.2007

Un petit Poucet nommé Pierre Cot - 7

     Jean Moulin n'est pas né en 1941 du cerveau fertile de Charles de Gaulle, ni en 1964 d'un discours enflammé d'André Malraux. Il est né de l'exceptionnelle amitié qui l'a lié pendant quinze années à Pierre Cot.

     En effet, nos deux petits Poucets, Jean Moulin et Pierre Cot, s'étaient rencontrés dès 1925. Le premier était alors chef de cabinet du préfet de la Savoie; le second entamait une carrière politique qui devait le mener en 1932 au sous-secrétariat d'Etat aux Affaires étrangères, Jean Moulin devenant aussitôt son chef de cabinet. Après un bref moment de séparation pendant lequel il était devenu ministre de l'Air, Pierre Cot offre à nouveau, en septembre 1933, la fonction de chef de cabinet à Jean Moulin. Le même duo, attaché aux mêmes fonctions, se remettra en place dès le 4 juin 1936, au lendemain de la victoire électorale du Front Populaire.

     En 1943, Pierre Cot devait écrire dans son livre "Le procès de la république" : "Non seulement je m'honore d'avoir été un des partisans et des militants du Front Populaire, mais je demeure obstinément fidèle à la pensée dont il fut l'expression. Je vois dans le Front Populaire la tradition de la révolution française; je pense que seule l'union des forces populaires et révolutionnaires françaises, communistes compris, libérera la France de la domination fasciste et permettra un renouveau de la démocratie." De quelle démocratie veut-il parler? "Je pensais déjà qu'à la démocratie politique devait s'ajouter la démocratie économique et internationale; plus je pénétrais au coeur de la politique française, plus mon expérience administrative et gouvernementale s'enrichissait, et plus je me rendais compte qu'en réalité il ne pouvait pas y avoir de démocratie politique ou de démocratie internationale sans démocratie économique - plus je me rendais compte que pour réaliser l'idéal de la Révolution Française, le suffrage universel est insuffisant : il faut modifier la structure économique et sociale."

     Comment, en 1943, l'ami d'un Jean Moulin créateur du tout nouveau Conseil National de la Résistance souverain pensait-il faire avancer l'idéal de la Révolution Française? "L'expérience du Front Populaire a prouvé que, pour accomplir les changements substantiels de structure voulus par le peuple, on doit passer par une période de dictature. Cette dictature doit être démocratique; elle doit être la dictature de la majorité, exercée sous le contrôle des représentants du peuple."

     De Jean Moulin, via Pierre Cot, nous voici directement conduits jusqu'à Lénine qui écrivait en 1905 : "La victoire décisive de la révolution sur le tsarisme, c'est la dictature démocratique révolutionnaire du prolétariat et de la paysannerie." Et en 1906 : "Mais ce que nous voulons dire, c'est qu'il peut y avoir une dictature de la minorité sur la majorité, d'un groupuscule policier sur le peuple, et qu'il peut y avoir aussi une dictature de l'immense majorité du peuple sur un groupuscule d'oppresseurs, de pillards et d'usurpateurs du pouvoir populaire."

     Aurions-nous rencontré là un troisième petit Poucet?...

03.12.2007

Un petit Poucet nommé Pierre Cot - 6

     Dans ses impayables "Contes à dormir debout", l'Ogre évoque, lui aussi, Pierre Cot. Nous voici à Londres en juillet 1940 : "M. Pierre Cot, bouleversé par les événements, m'adjurait de l'utiliser à n'importe quelle tâche, "même à balayer l'escalier". Mais il était trop voyant pour que cela fût désirable." (Mémoires de guerre - L'Appel 1940-1942, Plon 1954, page 84).

     Trop voyant!... Sans doute un peu comme Blanche-Neige déboulant chez les Sept Nains... D'ailleurs, on imagine facilement cette "scène historique" : Pierre Cot, ancien ministre de l'Air du Front Populaire (trop voyant, donc), par deux fois mis en cause, avant guerre, dans les discours d'un certain Adolf Hitler (excessivement voyant, pour celui-ci aussi!...), était tombé si bas en 1940 que nous le retrouvons disposé "même à balayer l'escalier" (avec les guillemets, car de Gaulle ne s'interdit jamais de fabriquer des faux comme on commence à s'en apercevoir...).

     Or, de même que pour "souverainement", ce montage-caviardage réalisé par un homme si loyal et si vertueux est accompli quelques années après la mort du premier président du Conseil National de la Résistance. Il est donc lui aussi un fruit mûrement réfléchi, médité, voire ruminé : balayé le C.N.R.! éliminée sa cheville ouvrière! humilié à la face du monde celui qui pourrait bien en avoir été le véritable initiateur...

     Le véritable initiateur? Quoi qu'il en soit, durant les mois de 1943 qui auront vu Jean Moulin organiser, jusqu'à y laisser sa vie, le Conseil National de la Résistance, voici ce que Pierre Cot, réfugié aux Etats-Unis, écrivait, dans un livre intitulé "Le procès de la république", à propos du Comité Français de Libération Nationale mis en place à Alger par les généraux de Gaulle et Giraud : "Ce n'est évidemment pas un Gouvernement légitime, susceptible d'une reconnaissance de jure.  Ce n'est pas davantage le gouvernement de fait de la nation française, son pouvoir ne s'étendant malheureusement pas au territoire français métropolitain."  Et encore : "Le Comité d'Alger est un Comité d'experts, il n'est pas un Conseil de gouvernement. Il est, par suite, naturel qu'il soit formé de techniciens de l'administration, de l'armée et de l'économie, et non pas d'hommes politiques."

     En face du Comité d'Alger, voici, sur le sol de France, les organisations démocratiques et antifascistes de la résistance, et ce que Pierre Cot en dit : "Ces organisations sont l'armature politique de la résistance - et pratiquerment de la nation française. Elles ont formé un Conseil de la Résistance, qui dirige leurs activités. Cette direction n'est pas seulement technique. Au rebours du Comité d'Alger, le Conseil National de la Résistance est formé, non par des techniciens, mais par les représentants des forces politiques de la résistance. Les partis démocratiques et les organisations ouvrières sont représentés au Conseil de la Résistance."

     Caillou blanc après caillou blanc : "On voit ainsi s'élaborer, dans les faits, un régime démocratique de transition, correspondant, à la fois, à la volonté du peuple et aux circonstances. Dans ce régime, la souveraineté continue d'appartenir au peuple; cette souveraineté est exercée par le Conseil National de la Résistance, jusqu'à ce que des élections libres permettent la formation d'une Assemblée Nationale; le Comité de Libération Nationale est l'organe exécutif du Conseil de la Résistance - et comme tel responsable devant le Conseil."

     C'est ce pacte, au bas duquel il avait apposé sa signature en février 1943 sous le regard de Jean Moulin, que de Gaulle a déchiré... dans les faits en 1944, d'un trait de plume dans ses Mémoires en 1954, et autrement, plus tard... en 1958. 

    

01.12.2007

D'un petit Poucet à l'autre... - 5

     Nous voici donc en présence d'un petit Poucet qui a décidément le verbe haut. Ce qui laisse à penser qu'à Londres, en face de lui, il est fort probable que l'Ogre n'en menait pas large... le temps de lui voir le dos tourné... le temps pour Klaus Barbie de s'acoquiner, directement ou indirectement, avec une balance suffisamment précise pour aider à mitonner le bon petit guet-apens du 21 juin 1943 qui allait couper la tête pensante du futur organe souverain en anéantissant celui qui, depuis le 27 mai précédent, en était le président en exercice...

     Mais on admettra qu'un seul petit caillou blanc, fût-ce même un rocher, ne peut suffire à tracer, derrière le petit Poucet, la voie où s'engagerait le peuple souverain. De plus, le tour de passe-passe réussi par l'Ogre fait naître le soupçon que, peut-être, le mot disparu, trop énorme pour être vrai, n'avait été qu'un rêve, une illusion, voire la conséquence d'un délire momentané chez un homme usé par les angoisses et les fatigues de la résistance sur le sol français...

     Certes, Jean Moulin avait été, au temps du Front Populaire, chef de cabinet du ministre de l'Air, Pierre Cot. Certes, cela lui avait valu d'être épinglé par L'Action Française du 26 août 1936 pour l'aide apportée aux républicains espagnols dans leur lutte contre le putsch du général Franco : "Nous savons qu'on s'affaire beaucoup en ce moment dans les hangars Bloch de Villacoublay pour mettre au point les deux Bloch 200 destinés au Frente Popular. L'affaire, préparée par M. Moulin, l'un des hommes de Pierre Cot, se poursuit en dépit des belles déclarations de neutralité." Mais, en 1943, Pierre Cot était réfugié aux Etats-Unis.

     On remarquera encore que la première réunion du Conseil National de la Résistance a eu lieu au numéro 48 de la rue du Four à Paris, c'est-à-dire chez des amis personnels de Pierre Cot, les époux Corbin. On remarquera de plus que, comme Jean Moulin, les deux secrétaires du C.N.R., Pierre Meunier et Robert Chambeiron, étaient issus du cabinet ministériel de Pierre Cot. Mais Pierre Cot, en 1943, était si loin du sol de France...

     Si loin, que c'est à n'y pas croire : les autres petits cailloux blancs qui viennent se conjoindre à "souverainement" pour composer avec lui le beau collier d'une possible France réellement démocratique, c'est chez lui qu'il faut venir les chercher... Car ils y sont bel et bien, et si pertinemment enchaînés qu'il n'est plus possible d'en douter : il y avait deux petits Poucets sur ce coup-là...

27.11.2007

Un petit Poucet nommé Jean Moulin - 4

     À la page 445 du tome des "Contes à dormir debout" qui donne le texte fondateur du Conseil National de la Résistance, on rencontre cette curieuse phrase "trouée" : "Afin que le Conseil de la résistance ait le prestige et l'efficacité nécessaires, ses membres devront avoir été investis de la confiance des groupements qu'ils représentent et pouvoir statuer ... sur l'heure au nom de leurs mandants."
     La "correction" perpétrée par l'Ogre est intervenue quelques années après la disparition du petit Poucet. Elle a donc été mûrement réfléchie, méditée, voire ruminée. Etait-ce une façon détournée d'authentifier rétrospectivement ce qui s'était produit le 21 juin 1943 à Caluire? Une façon d'ajouter, à la trahison qui donna la mort à Jean Moulin, la forfaiture qui prétendait réduire à trois points de suspension l'essentiel de ce que celui-ci a déposé dans le patrimoine politique des enfants de France d'après la seconde guerre mondiale?...
     S'agissait-il, plus prosaïquement, de se remettre, après coup, d'une discussion où le petit Poucet avait réussi à imposer "souverainement" à un Ogre qui ne pouvait ignorer qu'à laisser faire, du futur C.N.R., l'organe souverain du temps de la Libération, il ne lui resterait plus à lui, le Général, qu'un rôle second, ou même tout à fait secondaire?...
     Quoi qu'il en soit, la discussion a certainement été assez rude, et l'âpreté s'en laisse deviner à lire l'Ogre qui s'étonne de voir son interlocuteur "devenu impressionnant de conviction et d'autorité". (page 91 du même ouvrage) C'est l'endroit de rappeler que, dans la note rédigée fin 1942 - début 1943, Jean Moulin avait écrit à propos de la future autorité souveraine : "Il ne saurait y avoir de place dans ledit Conseil ni pour les ouvriers de la dernière heure ni pour ceux qui hésiteraient devant les solutions révolutionnaires qui s'imposent."
     À quoi s'ajoute le ton dont, rentré en France, il usera dans son message adressé à de Gaulle le 7 mai 1943 (20 jours avant la première réunion du C.N.R. - souverain en gestation - dont il sera le président). En vrac : "Si j'insiste sur l'attitude de l'O.C.M. [Organisation Civile et Militaire], c'est moins pour dénoncer ses méthodes, bien connues ici, que pour noter combien vos services ont agi avec légèreté en essayant de faire de cet organisme l'élément principal de la Résistance en Z.N. [Zone Nord] auquel devaient se subordonner les autres formations"; "Une fois de plus je suis amené à appeler votre attention sur le danger qu'il y a à faire régler par une mission d'un mois ou deux des problèmes complexes demandant une longue habitude du milieu"; "Il est absolument nécessaire d'envoyer des missions en France; mais ces missions ne peuvent être que de deux ordres : missions permanentes pour un travail précis ou missions d'information et de contrôle. Quelle que soit la qualité des gens envoyés, les missions d'organisation qui ne comportent pas la permanence ne peuvent donner de bons résultats."
     Voilà qui est bien ferme pour un petit Poucet. Ne peut-on pas penser que, du point de vue de l'Ogre et depuis un certain temps déjà, une sorte de fatal compte à rebours avait commencé?...

    

26.11.2007

Un petit Poucet nommé Jean Moulin - 3

     C'est par trois fois qu'à l'occasion de la création du futur Conseil National de la Résistance, l'adverbe "souverainement" apparaît sous la plume de Jean Moulin.

     D'abord, dans une note qu'il rédige fin 1942 - début 1943 : "Ses membres ne doivent pas siéger par délégation d'un parti ou d'un groupe et être pourvus de mandats impératifs, les décisions devant être prises souverainement."

     Puis, dans un texte qu'il élabore en février 1943, au moment de se rendre pour la seconde et dernière fois à Londres : "Nous ajoutons que, pour être efficace, le Conseil Politique de la Résistance doit être composé de membres ayant la confiance absolue de leurs mandants et pouvant décider souverainement et sur l'heure."

     Et enfin, dans le texte définitivement fondateur, au bas duquel le petit Poucet obtiendra que vienne se déposer, le 21 février 1943 à Londres, la signature de l'Ogre : "Afin que le Conseil de la Résistance ait le prestige et l'efficacité souhaitables, ses membres devront avoir été investis de la confiance des groupements qu'ils représentent et pouvoir statuer souverainement et sur l'heure au nom de leurs mandants."

     Mais, alors, cet Ogre... qui était-ce? Evidemment pas le général de Gaulle. Cet homme-là était tout ce qu'il y a de plus humain, de plus honnête, de plus vertueux... Qui alors?... Nous l'avons dit plus haut, l'Ogre, c'est celui qui, recevant Jean Moulin à Londres en février 1943, a, dans un premier temps, déposé sa signature déjà légendaire au bas d'un texte où pour la troisième fois - le coq n'aura pas fini de chanter pour la troisième fois que, déjà, tu m'auras trahi - la main ferme de Jean Moulin avait inscrit un mot jailli à la lèvre des révolutionnaires de 1789-1793 : "souverainement"!...

     L'Ogre, c'est celui qui, dans un second temps et quelques années plus tard, publiant le même texte dans ses célèbres "Contes à dormir debout" aura tout bonnement remplacé ce mot, au nom duquel il arrive parfois que l'on meure héroïquement, par... trois points de suspension.

     Rendez-vous à tous et à chacun à la page 445 des "Mémoires de Guerre" d'un dénommé de Gaulle (L'unité 1942-1944, Plon 1956). Cela vaut le détour... et cela remet quelques idées en place, un tout petit peu, façon petit Poucet du Panthéon...   

                

22.11.2007

Un petit Poucet nommé Jean Moulin - 2

     "Il n'y a pas d'idéal plus noble que celui d'une société où le travail sera souverain, où il n'y aura ni exploitation ni oppression, où les efforts de tous seront librement harmonisés, où la propriété sociale sera la base et la garantie des développements individuels." (Jean Jaurès)

     Enfanté dans les pires douleurs qu'ait connues la France moderne, le programme établi en mars 1944 par le Conseil National de la Résistance, défunt, depuis neuf mois, de son premier président Jean Moulin, aurait pu sembler tout droit sorti de cette citation de celui qui avait été la première victime de la guerre mondialement massacrante de 1914-1918.

     Travail "souverain"... Certainement... Quoique pas très facile à établir en régime capital... iste, où le capital ne doit d'exister que parce qu'il se soumet... le travail.

     Mais, d'ailleurs, souverain ou pas, le travail était-il lui-même présent ès-qualités dans le Conseil National de la Résistance voulu par Jean Moulin? La réponse est oui : sur 17 membres, dont son président, le Conseil rassemblait huit mouvements de résistance, six partis politiques et... les syndicats C.G.T. (Confédération Générale du Travail) et C.F.T.C. (Confédération Française des Travailleurs Chrétiens).

     Souverain, alors?... Peut-être... Imperceptiblement, sans doute... En tout cas, selon les apparences, beaucoup, beaucoup moins souverain que Louis XVI, qui, pour perdre définitivement la souveraineté, a dû bénéficier, lui, des clameurs d'une Révolution qui a bouleversé l'histoire mondiale, avant de lui couper la tête sur la place publique...

     Par contraste, faudrait-il aller jusqu'à dire que le Conseil National de la Résistance serait sorti de l'Histoire par une porte dérobée?... Réponse : une chose est sûre, Jean Moulin est domicilié au Panthéon, tandis que son nom retentit un peu partout au coin des rues et sur une multitude de bâtiments publics..., de sorte qu'un peu partout en France retentit comme un murmure qui s'en va répétant : "souverainement, souverainement, souverainement..."

Commémoration, le 27 mai 1945, de la création du C.N.R.

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Un petit Poucet nommé Jean Moulin - 1

     À sa naissance, le futur créateur et premier président du Conseil National de la Résistance fut accueilli par un poème de son père, Antonin, l'incorrigible littérateur :

Un rayon de soleil sur tout son corps se joue,

Dorant sa chair ;

Une fossette s’ouvre et rit à chaque joue,

D’un si doux air.

Rire délicieux d’une âme qui ignore

Et ne sait rien.

Et ne soupçonne point dans cette vie encore

Ni mal ni bien.

      C'était donc bien un petit Poucet... Et l'Ogre? s'inquiétera-t-on... Patience, longue patience, pour une si brève vie : 44 ans, et déjà voici venir la mort héroïque.

    Certes, il n'y a de héros que par la trahison des plus proches. Qui étaient donc les plus proches? Qui sont-ils aujourd'hui? Toujours les mêmes, et nous avec eux, c'est-à-dire toutes celles et tous ceux qui, en 2007 comme en 1943, ne se sont toujours pas aperçus de ceci que Jean Moulin avait bel et bien été dévoré par un Ogre, et qu'entre les divers cailloux blancs qu'il avait délicatement disposés pour nous avec la force des Titans de la vraie Résistance (et Guy Môquet, petit Poucet à tout jamais), il y avait quelque chose d'aussi peu visible qu'un énorme rocher.

     Or, l'Ogre était, avant tout, un escamoteur. Abracadabra!... Et envolé, le rocher!...

     Mais, comme les paroles, les rochers volent. C'est bien connu. Lorsque passe dans les nuages de l'histoire récente le rocher incomparable de Jean Moulin (chargé, au temps du Front Populaire, de développer l'aviation... populaire), il tire derrière lui une longue banderole où l'on peut lire ce mot : "souverainement".

     À suivre...

 

20.11.2007

Fleur de Magnolia

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